Ce matin-là, dans l’étroite chambre que de larges et
lourds rideaux gris condamnaient à la pénombre, l’impact des pluies diluviennes
d’Octobre contre le verre de la fenêtre me tira d’un sommeil étrange, peuplé à
la fois de rêves affreux et de cauchemars merveilleux, où j’avais vu se mêler
mon monde quotidien et les chimères des livres, multiples protagonistes d’une
guerre magique et banale dont j’avais été l'un des héros, fier et combattif, prêt
à en découdre sur son beau cheval noir, mais en définitive, bien vite
désarçonné par le sort puissant d’une sorcière rousse au rire aigu, présageant
ma mort.
C’est dire si je me levai du mauvais pied, incapable
d’accepter mon échec et cette chute fatale. La journée commençait très mal, d’autant
plus que dans la disposition — parfaite à mes yeux — des objets et meubles de
la pièce, s’affichait devant moi à cet instant une disparition que je n’avais pas
remarquée la veille au soir : celle d’une punaise qui avait toujours
maintenu en place un poster représentant la naissance de Vénus de Botticelli,
qui désormais se recroquevillait sur lui-même, comme si la déesse avait voulu repartir
dans son coquillage prénatal.
Sans cette punaise, le petite microcosme dont j’étais le dieu fatigué ne tenait plus en place, manquait de cohérence. Il fallait faire quelque chose, quitte à faire de cette journée un détail.
Sans cette punaise, le petite microcosme dont j’étais le dieu fatigué ne tenait plus en place, manquait de cohérence. Il fallait faire quelque chose, quitte à faire de cette journée un détail.
Beau prétexte que la nécessité d’une punaise pour
oser sortir sous la pluie.
Je traversai bien des rues pour atteindre mon but,
des rues parisiennes aux sols crottés depuis la nuit des temps. Le ciel faisait
penser à un néant d’où l’on chercherait à créer un monde, sans réussir. Le vide
emplissait l’espace, les passants ne passaient pas, comme si ces trombes d’eau
n’avaient été rien de moins que de l’acide sulfurique. J’étais la seule âme qui
avait osé se mouiller le sommet de la tête.
Naïvement sans doute et ne craignant pas d’attraper
la mort, je marchais tranquillement à travers les gouttes, sans les éviter,
chantant quelques classiques du répertoire noir américain et manquant parfois
de tomber sur les pavés, dans une glissade imprévue.
Entre les enseignes du fleuriste, du boulanger et du
serrurier, je cherchais attentivement le mot « punaisier » mais je ne
voyais rien. Mes longs cheveux de jais, qui dégoulinaient maintenant sur toute
la largeur de mon front, troublaient ma vue et je me perdis dans une ruelle
sans nom.
La main que je passai dans ma crinière de sauvage
pour évincer ce flou dans mon regard me fit apercevoir une silhouette qui
marchait dans ma direction.
Elle non plus ne semblait pas craindre les effets de
cette pluie matinale. Les gouttes qui glissaient le long de son corps — se
faisant de plus en plus distinct pour moi — donnaient l’impression qu’elle
était en train de fondre ou bien de se vaporiser.
C’était ma femme et elle portait un chapeau.
C’était la première fois que nous nous rencontrions.
Nous n’échangeâmes que quelques formules de politesse et elle me suivit, sans
broncher, puisqu’elle savait aussi. Elle avait la banalité, ainsi que la
douceur, mais surtout l’attitude géniale et alambiquée de la femme que les
idéologies romantiques adolescentes se créent au creux d’une nuit, pour se donner l’espoir qu’elles ne finiront pas
seules.
Je l’amenai dans mon appartement de la rue Monge et
quelle ne fut pas mon indifférence lorsque je me rappelai de cette punaise qu’il
me manquait toujours !
Un rire aigu s’échappa de la bouche de cette
inconnue que j’avais fait pénétrer dans ma tanière. Elle glissa une main fine
dans la poche droite de son jean et en retira un petit objet doré, une punaise.
Elle me la tendit.
Forcément.
Quand elle ôta son chapeau, je remarquai, effaré, la
teinte orange foncée de ses bouclettes qui me firent penser à la sorcière de
mes rêves, à la Vénus faisant face à mon lit.
Top.
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