Il était tard dans la matinée, un samedi dont je
n’arrivais plus à me rappeler le mois ni la saison et je me dirigeais
difficilement sur le chemin de mon appartement.
J’avais
été la veille au soir l’invité d’une fête que les gens à la vie dissolue ont
coutume d’organiser chaque semaine, tout au long de l’année. Lorsque les
premiers traits de l’aube s’affichaient lentement sur la voute bleu foncée,
j’étais en train de rendre dans les commodités de notre hôte — comme à
l’accoutumé — les multiples variétés de spiritueux que mes compagnons et moi
avions ingurgitées des heures durant : cognac, bourbon, Fine Sève et absinthe.
Non loin de mon corps crispé et transpirant au visage penché — presque plongé —
dans le trou béant des toilettes, s’en étalait un autre, féminin cette fois,
duquel toute fraicheur semblait s’être effacée. Cette fille était livide. Elle
dormait dans une ample baignoire avec des robinets dorés, la joue collée contre
les parois d’acrylique blanc. « Pauvre petite joue rougie par la fatigue et
l’ivresse » m’étais-je dit à genou, en l’observant entre deux renvois d’alcool,
ceux-ci me faisant toujours le même effet : l’impression de rendre l’âme,
suivie d’une jouissance extrême, allongé sur le carrelage froid.
Après cette séquence peu glorieuse de ma nuit, j’avais rejoint mon étrangère voisine de salle de bain au fond de son étrange lit, afin que sa joue repose, non plus sur cette solidité agressive, mais sur la douceur avenante de mon cou. Elle sentait très bon, je ne sentais pas mauvais et nous formions un couple parfait, sans nous connaitre, sans en avoir conscience. Trois heures plus tard j’avais émergé de cette torpeur de buveur, nauséeux encore et le dos rempli de douloureuses contusions. La demoiselle n’était plus là et les rayons du soleil réchauffaient toute la longueur de ma jambe gauche. Je m’étais donc levé, titubant à travers les pièces du grand appartement bourgeois de notre hôte, tel l’unique survivant d’une guerre abominable, dans un paysage apocalyptique (un salon et une cuisine en désordre) où s’empilaient des cadavres défigurés, ou du moins fatigués. Mon manteau m’avait attendu sagement (le temps de me défaire de tout amour-propre) et le moment était venu de quitter les lieux, sans rien dire à personne, jusqu’à la prochaine ripaille.
Après cette séquence peu glorieuse de ma nuit, j’avais rejoint mon étrangère voisine de salle de bain au fond de son étrange lit, afin que sa joue repose, non plus sur cette solidité agressive, mais sur la douceur avenante de mon cou. Elle sentait très bon, je ne sentais pas mauvais et nous formions un couple parfait, sans nous connaitre, sans en avoir conscience. Trois heures plus tard j’avais émergé de cette torpeur de buveur, nauséeux encore et le dos rempli de douloureuses contusions. La demoiselle n’était plus là et les rayons du soleil réchauffaient toute la longueur de ma jambe gauche. Je m’étais donc levé, titubant à travers les pièces du grand appartement bourgeois de notre hôte, tel l’unique survivant d’une guerre abominable, dans un paysage apocalyptique (un salon et une cuisine en désordre) où s’empilaient des cadavres défigurés, ou du moins fatigués. Mon manteau m’avait attendu sagement (le temps de me défaire de tout amour-propre) et le moment était venu de quitter les lieux, sans rien dire à personne, jusqu’à la prochaine ripaille.
Je
disais donc la difficulté que j’éprouvai dans ce déplacement à travers les
avenues et chemins qui ponctuaient ma route. Les bousculades furent nombreuses
mais à mon haleine suggestive, les gens comprirent sans doute de quel lieu je
venais, enfin, de quel type d’endroit.
Pour
rejoindre mon immeuble haussmannien, une dernière épreuve et pas des moindres
m’attendait : il me fallait traverser ce qui paraissait être une immense fête
foraine (mais qui, en réalité n’était qu’un vulgaire marché où les grands-mères
et les pères de familles pouvaient à loisir acheter monts et merveilles
culinaires à leurs proches). Je commençai
la traversée et, directement l’odeur du poisson me retourna l’estomac, puis les
exhalaisons du pain chaud me donnèrent du baume au cœur jusqu’à ce que les
effluves du boudin et de la friture me retirent tout désir de vivre. Il fallait
pourtant ne pas céder aux idées mortifères provoquées par ces étals de Tantale
et par l’arrivée imminente du camion à fromages.
Malgré
tous mes efforts pour me boucher les narines et les oreilles (pourquoi donc les
oreilles ? Demandez-le à un homme sans repères qui cherche à s’en priver encore
davantage) une voix me parvint aux tympans. Elle se trouvait quelques mètres
plus loin où je vis une foule rassemblée. Les yeux des passants réunis se
dirigeaient tous vers les hauteurs incommensurables d’un tabouret réglable sur
lequel un homme de taille moyenne (mais davantage petit que grand) gesticulait
comme un clown qui ne sait pas qu’il est drôle, qui se prend au sérieux et qui
espère qu’on le prenne en considération pour autre chose que ses farces. Si,
tandis que j’avançais, curieux vers le lieu où il discourait, il m’apparaissait
de plus en plus risible, je commençai à m’étonner de l’attention que lui
portaient ces gens de tous âges et de tous horizons. Ils n’avaient pas envie de
rire et étaient pendus à ses lèvres.
Bousculant un ou deux gamins sur mon passage, je me rapprochai de
l’homme et le discours qu’il proférait devint rapidement très clair :
—
…Convertissez-vous ! J’entends sonner les trompettes ! Le galop des chevaux se
fait de plus en plus puissant ! Les quatre cavaliers sont à nos portes, vous ne
pourrez plus vous protéger bien longtemps, incroyants ! Qu’elle craigne la
fureur divine, la putain parisienne ainsi que tous les dépravés qui ont goûté
le lait empoisonné de son sein pourri !
Je
regardai tout autour de moi, afin d’évaluer la réaction des auditeurs devant ce
discours d’une autre époque, de cette folie que je considérai d’un autre temps.
La majorité d’entre eux exprimait son accord par un mouvement positif de la
tête et d’autres criaient pour soutenir cet homme. Il ne semblait pas bien vieux
pourtant, pas plus âgé que moi. Il portait un pullover rouge, un pantalon beige
et des chaussures TBS, elles aussi beiges. Sa coupe de cheveux me faisait
penser à celle d’un premier de la classe, d’un garçon bien élevé et sage qui
jamais n’aurait osé se mettre debout sur un tabouret et encore moins taper du
pied comme celui-ci était en train de le faire. Ses yeux — que pénétrait un
courant électrique — fusaient en tous sens, afin de toucher chaque élément de
cette foule dense. Lorsque son regard croisa le mien, je pensai qu’il ne s’y
arrêterait pas mais en remarquant sans doute la désapprobation logeant au creux
de mon iris, il le stoppa net et l’expression satisfaite de son visage se
changea en une grimace d’insatisfaction. Il ouvrit la bouche, la referma, la
rouvrit encore, mais rien ne se passa. Il poussa ensuite un cri à la manière
des prophètes exaltés et je me demandai si une quelconque police viendrait
mettre fin à ce manège, ce spectacle délirant, digne des pires navets de
l’histoire du cinéma, ces films sur l’inquisition où les inquisiteurs ne sont,
eux-mêmes, pas convaincus par les absurdités qu’ils professent. Mais non, pas
de police dans les parages, seulement des âmes prêtes à absorber passivement
l’imbécilité de ces paroles dangereuses car extrémistes en tous points.
— Je
remarque le trouble qui vous habite, mon ami ! Lança-t-il en pointant son doigt
dans la direction qui était la mienne.
Les
personnes qui m’entouraient se retournèrent toutes vers moi et me dévisagèrent
attentivement afin de pouvoir observer par elles-mêmes le fameux trouble.
L’esprit toujours atteint par la nuit que je venais de passer mais
suffisamment indigné pour fomenter une révolution si jamais les choses
tournaient à mon avantage, je répondis à ce prêcheur de marché que ce n’était
point le trouble qui m’habitait à cette heure de la journée mais une ardente
révolte face à ces dires totalement absurdes, à ces phrases que même le plus
engagé/enragé des prêtres de la chrétienté n’oserait pas prononcer, conscient
de l’obscurantisme que cela représenterait.
L’homme
devint livide et la foule poussa de multiples cris. Je fus bousculé par les
plus téméraires alors que les autres se contentèrent de me fixer en un silence
accusateur. J'avais le sentiment que ceux-là me maudissaient de toute leur âme.
L’agitation se fit sentir et pour y mettre fin, le prédicateur poussa un autre
cri qui fendit la populace.
—
Voici l’exemple qu’il ne faut pas suivre, mes frères ! Ce jeune homme ne fait
pas partie du Royaume de Dieu ; il ne sait pas ce qu’il dit ! Les démons ont
pris possession de lui ! Il refuse la vérité. Il nie que le Fils de Dieu
éternel est venu en ce monde en devenant homme en plus d'être Dieu ! L'être
malsain qui se trouve devant vous est un des fils du Diable ! Je sais
reconnaitre Satan quand je le vois devant moi, je l’ai assez combattu pour cela
! La lueur qui brille dans les yeux de ce jeune homme est celle de Lucifer. Je
vous l’assure ce matin, quand les hordes de Bélial monteront sur Terre pour
combattre les Anges de Dieu, celui-ci sera des leurs ! Chassez-le de ma vue
!!!!
Avant
que les sbires hypnotisés de ce malade mental me prennent en grippe et me
malmènent d’un zèle teinté de plaisir sadique, je fuis en empruntant un étroit
passage entre les étals des marchands et, utilisant toute l’énergie qu’il me
restait, je parvins à atteindre ma rue quelques minutes plus tard, sans avoir
été suivi par quiconque car, si j’étais un démon comme l’autre le proclamait,
je courais aussi très vite, tel un être à qui des ailes auraient poussées.
La
grosse porte d’entrée en ébène s’ouvrit après que j’aie composé le code à
quatre chiffres. Je la refermai et me sentit soudain en sécurité. J’eus tout de
même un haut-le-cœur dû à cette course effrénée et rendit de la bile sur le sol
propre du hall d’entrée. Presque instantanément, le concierge de l’immeuble
apparut et s’arrêta devant moi en me tendant un torchon usagé avec lequel je
dus nettoyer mes cochonneries et « plus vite que ça ! ».
En
montant l’escalier de colimaçon qui allait me mener au septième étage
(l’ascenseur était en panne), je repensai à l’épisode que je venais de vivre.
Cela n’avait peut-être été que l’effet secondaire d’un trop plein de spiritueux
ingéré par mon organisme. Mais l’écho de la voix de cet homme maniant la foule
par son discours me restait en tête et me tirerait encore bien longtemps d’un
sommeil jamais véritablement acquis.
Mon
ascension terminée, j’entrai dans mon appartement et le fermai à double tour,
juste au cas où. Je vivais au 66 rue des Gorges de l’Oubli, un meublé trois
pièces que mon père riche et philanthrope acceptait de me payer sans que j’aie
à travailler pour subvenir à mes besoins.
Il
était presque midi quand je décidai de m’allonger un petit peu.
Il
était presque minuit lorsque je me réveillai. Ce que cette longue torpeur avait
laissé en moi s’affichait sur ma chair en de longues et fines rayures écarlates
que le miroir de mon salon réfléchissait à travers la faible lueur d’une lampe
à l’ampoule usée ; on eût dit que Sommeil en personne avait pris son fouet et
était venu chez moi, sur son char lourd, pour me lacérer le flanc gauche du
corps.
La fenêtre se trouvait grand ouverte et la
fraicheur nocturne me fit frissonner comme j’étais presque nu. A l’extérieur,
la lune formait un cercle parfait tandis que les étoiles et le ciel se tenaient
toujours à leurs places respectives et n’étaient pas encore tombés sur Terre,
tel que l’avait promis le prédicateur à la foule attentive, sur la place du
marché. L’épisode du midi me revenait maintenant en mémoire à travers des
rétrospectives mentales. Mais probablement avais-je aussi rêvé de ces
évènements durant ma sieste régénératrice et retravaillé ce qui s’était
déroulé là-bas pour tenter d’en
déchiffrer le sens, de trouver une explication satisfaisante ne me donnant pas
l’impression d’avoir vécu un mauvais rêve éveillé ou une pièce minable du
théâtre de l’absurde.
Soudain,
on sonna à la porte. Je ne répondis pas. Puis on frappa six coups d’un rythme
puissant. Mes membres devinrent du bronze et mon souffle disparut.
— Je sais que vous êtes là, chuchota
distinctement une voix féminine.
Et une petite enveloppe sombre de glisser
sous la porte.
— Lisez cela, je vous en prie. Adieu.
J’attendis que la femme ait descendu les
cent dix-huit marches jusqu’au rez de chaussée de l’immeuble pour m’avancer
quelque peu et attraper la lettre bizarre qui patientait sur le parquet. Elle
était toute noire et entrouverte. Un message avait été écrit à la plume et à l’encre
également noire. Il disait ceci :
Mon cher Adam
La charmante créature à
qui vous avez refusé d’ouvrir votre porte souhaitait vous convier de vive voix
à une fête que je donne demain soir, en l’honneur de tous ceux qui — comme vous
ce matin sur cette place de marché — ont osé se révolter contre l’irrespirable
odeur des lois édictées par les soldats de notre vieux Père.
Vous serez mon invité
d’honneur.
Sortez à vingt-heure. Un
chauffeur vous attendra.
A très vite,
Asmodée
Tout en lisant une nouvelle fois la
mystérieuse invitation, je m’approchai de la fenêtre et me penchai sur le bord
pour tenter d’apercevoir quelque silhouette suspecte à cette heure tardive.
Mais la rue était déserte. La femme avait eu le temps de disparaitre dans la
nuit.
Une chouette blanche — sortie de je ne sais
où — passa soudain devant moi en perçant l’air de son cri strident. Je crus
avoir une crise cardiaque et refermai violemment la fenêtre, manquant de briser
la vitre.
Qui était cet homme ? Comment savait-il mon
nom, mon adresse ? Que cherchait-il en me conviant à son bal ? Comment
pouvait-il deviner que je n’ouvrirais pas la porte de mon appartement ?
Toutes ces questions logiques fusaient
telles de nouvelles chouettes dans mon esprit perturbé et presque traumatisé
par la série d’évènement dont il était le témoin et l’acteur involontaire.
Je mis la lettre en sureté, mangeai un
morceau et, ne pouvant pas fermer l’œil à cause de mon long assoupissement du
samedi, je m’habillai puis décidai de sortir pour prendre l’air, me changer les
idées, en trouver de judicieuses ou ne plus penser.
En descendant les escaliers, je croisai le
concierge qui balayait les marches comme on caresse la peau d’une femme. Il me
regarda attentivement mais ne s’étonna guère de me voir quitter les lieux. Il
est vrai que je passais la majeure partie de mon temps ailleurs, l’esprit en
goguette et mon habitat pouvait rester vide durant des semaines de longueur
indéterminée. Je le saluai et déguerpis tel un électron libre du monde
nocturne.
Le vent ne tarda pas à soulever ma tignasse
et me pousser au travers des clairières urbaines. C’était pour cela que je
l’aimais ; il demeurait le seul des quatre éléments enclin à me faire des
joies. Le vent était mon seul véritable ami.
Un groupe de feuilles agonisant au pied d’un
arbre nudiste me remit en mémoire l’actuelle saison. Elles semblaient appeler à
l’aide, mais d’une voix si faible qu’elle aurait pu sans peine converser avec
le silence. Je me contentai de mettre fin à leur calvaire, d’un pas
croustillant sur le sol et les lambeaux de leur chair végétale, collés à mes
chaussures, se dispersèrent sur le trottoir, telles des prostituées arrivant
sur leur terrain de racolage.
Par je ne sais quel artifice du destin, ma
promenade déboucha sur la place du marché. Tout le matériel commerçant avait
disparu. Il ne restait que quelques morceaux de papiers, engagés dans une valse
avec un zéphyr hystérique. En réalité, ma première impression s’avéra erronée
quand je devinai à quelques mètres de moi le tabouret sur lequel l’homme du
moyen-âge avait discouru le jour-même. Je m’avançai délicatement, de peur que
ce soit un piège et que la foule du midi ressurgisse du silence pour me ruer de
coups. Mais rien, seulement ce petit siège en bois et un numéro de téléphone
portable noté au marqueur noir sur son sommet. Par curiosité je tapai la suite
de chiffre sur l’écran de mon propre téléphone et appelai. Personne ne répondit et une messagerie se
déclencha :
« Bonjour, vous êtes bien sur le téléphone
d’Eva, je ne suis pas disponible pour l’instant mais vous pouvez me laisser un
message et je vous rappellerai, merci ».
Je raccrochai, ne doutant pas du fait que ce
numéro de téléphone avait été disposé là à tout hasard mais également intrigué
par cette voix qu’il me paraissait avoir déjà entendue quelque part.
Je repris la route en sens inverse afin de
gagner le chemin de mon appartement, lorsqu’un bruit sourd se fit entendre
derrière moi. Je me retournai et vit qu’il n’y avait plus de tabouret, que la
place était belle et bien déserte, désormais.
Effrayé par ce tour étrange que me jouait
l’invisible, je pressai le pas pour regagner mon cocon rassurant, fermai plutôt
deux fois qu’une la porte d’entrée et m’allongeai sur mon lit, patientant
jusqu’à l’instant où le sommeil voudrait bien se montrer. Mais il mit du temps
à venir à cause des multiples interrogations que mon mental hébergeait. Assommé
sans doute par mes trop nombreuses pensées, je finis tout de même par tomber
dans un profond sommeil.
Le lendemain, je passai la journée à
m’abrutir en compagnie des chimpanzés du zoo parisien duquel j’étais l’employé
à temps partiel. Les cris et les singeries me permirent d’oublier quelque peu
l’engrenage inexplicable dont je me croyais le jouet.
En soirée, je rentrai chez moi pour prendre
une douche et me vêtir de l’accoutrement le plus classieux que comptait ma
garde-robe de jeune homme. Assis sur le rebord de la fenêtre et fumant l’un des
cigares que mon père m’avait ramené de Cuba au printemps dernier, je guettais
la vie mouvante de ma rue et le véhicule qui n’allait pas tarder à faire son
apparition, du moins si la ponctualité faisait partie du vocabulaire de ce
mystérieux Asmodée.
En effet, elle en faisait partie. Une longue
Mercedes grise s’approcha de la grosse porte de mon immeuble à vingt-heure
pile. De ce fait, je devenais celui qui ne se trouvait pas à l’heure au point
de rendez-vous. J’écrasai mon cigare d’un geste brusque et descendis quatre à
quatre les escaliers. Je n’attendis pas que l’on m’invite pour entrer dans la
voiture où il n’y avait personne d’autre que le chauffeur, dont j’étais séparé
par une vitre teintée. Je ne pus donc pas communiquer avec qui que ce soit, ni
connaitre ma destination. On démarra. Il fallait donc simplement que je me
taise et profite du paysage. On roula pendant une éternité et on emprunta même
le périphérique. Cela ne manqua pas de m’inquiéter, un peu tardivement.
Peut-être était-on en train de m’enlever, sans que je résiste, trop idiot pour
ce faire. La vitre teintée s’ouvrit un petit peu, et une main gantée m’apparut,
tenant un masque carnavalesque vénitien.
— Mettez ceci quand nous serons arrivés. Je
vous emmène à un bal masqué, expliqua la voix rauque du chauffeur sans visage.
En entendant ces paroles, mon instinct
populaire ne put faire l’impasse sur la chanson de la Compagnie Créole.
J’attrapai le masque en chantonnant intérieurement « Ohé ohé » et avant que je
ne puisse dire merci, la vitre s’était déjà refermée, me renvoyant à ma
solitude et à l’idée floue qui germait en mon esprit sur la soirée qui
m’attendait.
Mon costume — bien que très élégant —
m’enserrait les membres comme un étau et je peinais de plus en plus pour
respirer. Mes yeux se mirent tout à coup à cligner d’une manière inhabituelle
et mes narines frémirent en reniflant une odeur de gaz. Je m’évanouis, presque
sur le champ, ma tête heurtant la vitre de la Mercedes.
Lorsque je repris conscience, le véhicule
était arrêté. Je regardai autour de moi et vis que nous nous trouvions en rase
campagne, près d’un haut portail de cuivre (enfin, « je me trouvais » car,
après quelques sollicitations envers le conducteur, je remarquai qu’il n’y
avait personne d’autre que moi dans les parages). Je ne me fis pas prier pour
sortir de la voiture, à la fois pressé de savoir où on m’avait emmené et
également en proie à une intense migraine (je venais tout de même de me faire
légèrement gazer).
Au
dehors, le Soleil avait pris ses rayons à son cou, laissant les jardins qui
entouraient l’énorme bâtisse de pierres (la savoir un château ne m’aurait pas
étonné) sous le joug du crépuscule et de ses habitués : animaux volatiles aux
yeux jaunes ou rouges (c’est selon), formes inhumaines promenant leur
inhumanité sur des sentiers de ronces et d’orties, ou bien loups. A quelques
pas de ma silhouette qui n’en menait pas large, il était possible d’entrevoir
un passage tellement noir qu’il en devenait néant et qui peut-être menait à
l’intérieur d’une grotte peuplée de chauves-souris, ou bien à l’entrée d’une
forêt dans laquelle un homme mordu achevait sa transformation en garou ; enfin,
il était difficile de trouver une hypothèse concluante. Je préférai donc ne pas
m’attarder et passai le portail entrouvert, près duquel trônait une plaque
indiquant: « Impasse des fendus ». Si nommer les lieux peut parfois rassurer
l’Homme, l’homme que je suis ne le fut point.
De l’autre côté, je découvris un doux chemin
bordé de lampes bleutées. Celles-ci éclairaient les nombreuses variétés de
fleurs et d’arbustes que contenait le jardin. Il devait y avoir en ce lieu plus
d’un jardinier pour donner à cette nature domestiquée un tel aspect, aux antipodes
de la nature en friche que je venais de quitter le cœur léger. J’aurais dormi
ici, c’est dire !
Il me fallut pourtant quitter cet éden car
un homme au costume rouge me fit signe de loin. Ses gestes ne présageaient rien
de bon et il se trouvait en prise à une agitation excessive.
— Votre masque monsieur ! Votre masque !!
Beugla-t-il sans me saluer.
Je l’avais oublié dans la Mercedes et voulu
retourner le chercher mais je ne vis plus la voiture. Devant mon air penaud,
l’homme qui était en réalité un domestique de cette grande maison m’en tendit
un nouveau — neutre, noir — qu’il venait de tirer simplement de sa poche de
veston.
— Merci bien mon brave, lui répondis-je en
lui tapotant l’épaule.
Le regard qu’il me fit exprimait à la fois
du dédain, de la moquerie, de la colère et de la hâte mais il disait surtout
qu’en aucun cas les manières quelques peu bourgeoise que je venais de prendre
ne pourrait survivre à ma décision d’entrer dans le lieu où se tenait le bal.
Je crus aussi saisir une pointe d’étonnement dans ses yeux. Il y a fort à
parier qu’il se demandait pourquoi l’on m’avait invité. Il prit congé en me
bousculant assez fortement pour que je titube un tout petit peu.
— Ah, ces incorrigibles valets ! Me lança
une voix perdue entre les allées perpendiculaires à la principale.
Cette voix — j’avais l’impression de l’avoir
entendue à diverses occasions sans jamais réussir à en extraire la source —
m’apparut en chair et en os, vêtue d’une robe sublime couleur de feu, portant
un masque blanc et coiffée telle Aphrodite ou Diane (avant que celle-ci parte
courir nue dans les bois et ne se décoiffe, bien entendu). Elle faisait même
concurrence aux statues de marbre se profilant aux quatre coins du jardin, que
mon accoutumance aux néons extérieurs m’avait permis de remarquer,
— Mademoiselle, vous n’êtes certainement pas
des nôtres, cela j’en suis convaincu, mais pourtant d’une bien trop
euphorisante beauté pour n’être qu’un spectre ! Alors qu’êtes-vous ?
Je découvris au même instant que mon
interlocutrice les paroles romantico-caricaturales qui venaient de quitter ma
bouche et ma satanée langue qui s’était déliée sans que je ne puisse limiter
l’étendue des bêtises par elle prononcées.
— Mais mon visage vous est dissimulé !
— Je devine sans peine vos charmes.
Elle éclata du même rire qu’ont les enfants
qui rient de tout et de qui l’on ne peut même pas remettre en cause la
franchise, parce qu’un rien les fait mourir de rire. Mes joues prirent la
teinte des roses d’amour qui se pavanaient par centaines dans un coin de terre
humide et elle s’approcha — presque trop près pour une première rencontre —
tout en me tendant la main (dont je ne savais pas s’il fallait que je la lui
serre ou la lui baise).
— Vous voilà enfin ! S’exclama-t-elle. Votre
impolitesse d’hier soir m’a un peu vexée je dois dire. Refuser d’ouvrir la
porte à une femme, en voici une étrange coutume ! Je m’appelle Eva.
Alors, c’était elle. Ses yeux me suffirent.
Mon hôte de ce soir n’avait pas menti lorsqu’il avait évoqué une charmante
créature. Finalement je lui baisai la main, tel un gentleman tentant de
rattraper ses manières de rustre de la veille.
— Pardon, mais les visites impromptues me
sont habituellement étrangères. J’ai été pris sur le fait accompli. Permettez-moi
de me faire pardonner.
Au lieu de jouer le joli cœur, j’aurais pu
tout aussi bien l’interroger sur cet Asmodée de qui elle paraissait remplir les
commissions. Mais la beauté d’une femme nous fait à tous coups étrangler le bon
sens.
— Profitez simplement de votre soirée. J’ai
vu votre fascination pour les Jardins des Damnés. Elle n’en sera que plus forte
pour le château. La demeure de Mr Asmodée est somptueuse et contient la plus
grande collection de livres au monde. C’est un trésor de Connaissance, plus
grand encore que celui de la bibliothèque d’Alexandrie avant qu’on ne la brûle.
— Vous vous y connaissez-vous, en matière
d’exagération !
— Allez donc voir de vos propres yeux !
La porte d’entrée du château s’ouvrit à la
volée et un couple d’invités abruti par l’alcool s’enfuit dans un coin
tranquille.
— On dirait que la fête a déjà commencé
depuis des lustres, fis-je en observant la scène.
— Ici, la fête ne commence ni ne se termine
jamais vraiment, répondit Eva d’un air maussade.
— On dirait que cela ne vous plait pas. Vous
habitez ici ?
— C’est exact, je suis en quelque sorte la
secrétaire de Mr Asmodée et comme il requiert mes services à temps presque
complet, je me dois d’être sur place.
— Que fait-il ce monsieur ? Interrogeai-je
— Oh c’est compliqué, avoua-t-elle. Disons
qu’il passe la majeure partie de son temps à faire signer des contrats à un tas
de gens, ce qui lui rapporte beaucoup d’argent. Comme vous pouvez le constater.
Eva m’invita à la suivre à l’intérieur, dans
la salle de bal où tout n’était que mélange de robes plus magnifiques les unes
que les autres et de costumes dessinés par les créateurs les plus en vogue de
la capitale.
Quatre longs buffets s’étendaient de gauche
à droite. La pièce comptait au minimum trois cent invités mais les mets
raffinés présentés sous des formes spectaculaires auraient pu facilement
nourrir chacun d’entre eux pendant des semaines. Cette opulence qui n’était réservée
qu’aux puissants ne tarda pas à me donner le tournis, ainsi que les valses qui
attiraient de très nombreux couples sur la piste en damiers noirs et blancs.
Eva me souffla quelque chose à l’oreille
afin de me signaler l’approche de l’homme à qui tout cela appartenait. Il ne
payait pas de mine dans son ensemble noir et avec son masque doré au long nez.
Il tenait une canne (sertie d'un pommeau en diamant à figure d’ange) dans sa
main droite, non pas pour soutenir un handicap mais certainement pour montrer
qui était le maitre. Il me tendit sa main gauche tout en affichant un large
sourire sur ses lèvres rosées. Je l’acceptai bien poliment. J’étais plus grand
que lui d’une tête mais il émanait de sa personne une telle prestance que celle-ci aurait impressionné
un géant.
— Bienvenue, Adam. J’espère que vous
profitez bien des somptuosités présentes !
Le regard perdu que je lui exprimai le fit
continuer sur une note différente :
— Vous devez surement vous demander ce que
tout cela signifie et pourquoi moi, qui suis un homme si important, je
m’intéresse à une personne de votre faible envergure — sans vouloir vous vexer,
je suis très franc, confia Asmodée en clignant de l’œil dans la direction de sa
secrétaire.
— Oui, monsieur, vous n’avez pas tort. Je ne
suis qu’un étudiant parisien et vous, vous possédez sans nul doute plusieurs
îles et comptes en banque remplis à ras bord, ironisai-je.
— Ah, j’aime les personnes comme vous, elles
osent dire le vrai sans craindre de froisser autrui. Nous sommes du même acabit
et là, je mets le doigt sur ce qui va nous intéresser ce soir. Mademoiselle,
s’il vous plait, profitez de votre soirée pour une fois et n’importunez pas ce
jeune homme à qui j’ai beaucoup de choses à dire.
Eva s’éloigna docilement dans une tout autre
direction.
— Allons parler ailleurs, si vous le voulez
bien, me dit Asmodée. Je ne peux plus supporter les violons ! Ma bibliothèque
vous plaira, j’en suis convaincu.
Je le suivis donc, docilement moi aussi, à
travers de larges galeries décorées à outrance dans un style baroque. A sa
démarche, on eut dit qu’il glissait alors que mes mocassins et moi peinions à
ne pas produire un boucan d’enfer sur le sol lustré. Ce que j’en avais vu pour
l’instant ne me permettait aucunement d’apprécier mon hôte et le comportement
hautain qu’il avait eu envers son employée me mit dans tous mes états. Mais, je
le dissimulai.
Nous nous approchâmes d’une petite porte
qu’Asmodée ouvrit au moyen d’une petite clé. Seulement, ce que nous vîmes de
l’autre côté était extraordinaire et je fus extrêmement tenté de toucher à
tout.
Mes yeux ne furent nullement attirés par ce
qui aurait pu être un conséquent amoncellement d’or et de pierreries, ni même
de livres (je ne me trouvais pas à proprement parler dans une bibliothèque
traditionnelle). Non, ce qui faisait la fierté d’Asmodée se présentait sous une
forme très futuriste. Je me serais cru dans un film de science-fiction. C’était
une caverne aux merveilles d’un nouveau genre, truffée d’étagères faites d’une
matière transparente et emplies de milliers de disques durs. Le plafond se
révéla bien vite être un énorme miroir réfléchissant nos deux silhouettes
minuscules, perdues au milieu d’une longue allée qui prenait l’apparence d’un
tronc. Les étagères, liées toutes ensembles constituaient ses branches. Asmodée
qui me tournait le dos leva ses bras au ciel comme s’il priait une
divinité.
— Voici le fruit d’une grandiose
accumulation de connaissances, déclara-t-il. L’avantage, quand on est une
personne de pouvoir est d’obtenir la plupart du temps tout ce que l’on
souhaite. Tout ce que j’ai souhaité savoir durant ma vie se trouve dans cette
pièce.
— Comment avez-vous fait pour réunir tant de
savoir ? Interrogeai-je, histoire de rentrer dans son jeu tout en demeurant
persuadé de la facticité de ses paroles.
— Pour obtenir quelque chose, il est
nécessaire de donner quelque chose. La vie est un marchandage constant où
l’Homme rusé arrive toujours à ses fins. Mais l’important est de vouloir la
bonne chose. J’ai toujours voulu la connaissance car le pouvoir m’était une
acquisition innée. Ce qui n’est pas le cas de la majorité des Hommes qui le
souhaite plus que tout au monde, quitte à vendre ce qu’ils détiennent de plus
précieux.
— Je ne vous suis pas, avouai-je.
— Vous êtes un doux rêveur, mon garçon. Il
est normal que vous ne compreniez rien aux affaires. Oh, je suis fatigué.
— Voulez-vous vous reposer un moment ?
Proposai-je.
— Non, non, je suis simplement exténué de
faire ce que je fais. Cela a duré assez longtemps. Il suffit.
— Et bien, arrêtez de faire ce que vous
faites, même si je ne comprends pas tellement en quoi consiste votre activité
principale.
Asmodée s’approcha soudain de moi et retira
son masque. Je reconnus l’homme qui m’avait sermonné l’avant-veille sur la
place de marché et ne pus dire un seul mot. Je restai là, interloqué.
— Je ne peux plus vous cacher plus longtemps
mon identité. Cette comédie a assez duré.
— Mais qui êtes-vous bon sang ?!! Criai-je
dans un élan de panique.
— Je suis un pauvre Diable qui espère que
vous prendrez sa place. L’autre jour, en discourant sur ses atrocités
chrétiennes du haut de mon tabouret, j’espérais intérieurement que quelqu’un
comme vous viendrait, quelqu’un qui refuserait d’aller dans le même sens que
les autres, quelqu’un qui ne frémirait pas à l’idée de jouer le rôle du
méchant, expliqua Asmodée.
— Mais je ne veux jouer aucun rôle ! J’en ai
assez entendu, vous êtes visiblement fou, monsieur. Adieu !
— Allez en Enfer si vous passez cette porte,
pauvre idiot !!!! Beugla Asmodée d’une voix d’outre-tombe.
Je le regardai dans les yeux et ne vis rien
d’autre qu’un gouffre sans fond.
— Il vous est impossible de refuser mon
offre, Adam. Regardez ma secrétaire et vous verrez ce qui arrive à ceux qui
n’acceptent pas de coopérer. Ils passent l’éternité à me lécher les bottes !
— Et que ferez-vous lorsque je prendrai
votre place ?
— N’ai-je pas mérité quelques congés ?! Je
ferai mes valises et vivrai ma vie.
— Quel fardeau que votre pouvoir, monsieur.
Je ne peux accepter.
— Vous le devez, vous dis-je !
— NON ! Tuez-moi, si cela vous chante.
— Pas vous, mais elle oui, je la
supprimerai.
— Qui ?
— Eva.
— Faites donc cela.
— Piètre menteur, je sais que vous
l’aimez.
Instantanément Eva se matérialisa aux côtés
d’Asmodée. Il lui saisit le cou sans qu’elle puisse se défendre et de son autre
main, lui retira son masque.
Je voulais réagir mais cela s’avéra
impossible. A mesure que le Diable enserrait la gorge de sa victime, je sentais
une masse lourde s’appesantir à l’intérieur de moi. Le prédicateur me souriait
tout en soufflant des choses atroces à l’oreille de cette femme que j’aimais
depuis l’aube des temps. J’aurais souhaité le détruire, mais un venin coulait
en moi, me faisant tituber sur le carrelage glacé. Avant qu’un flou gaussien ne
me rende aveugle à la réalité, je fixai le visage de cette femme, étranglée
sous mes yeux. C’était la femme assoupie au fond d’une baignoire, auprès de
laquelle je m’étais couché, je ne savais plus quand. Je perdis conscience.
Je retrouvai la mémoire en me réveillant
auprès de celle que je croyais avoir perdu à l’instant, courbaturé de partout,
au fond de la baignoire d’acrylique. Elle était toujours livide et cuvait sa
cuite dans un ronflement obscène. De mon côté, je ne sentais pas la rose, mais
j’étais tout simplement heureux d’avoir retrouvé Éden (oui, notre hôte m’assura
quelques heures plus tard qu’elle s’appelait ainsi). Je me rendormis l’esprit
tranquille et plongeai dans un sommeil sans rêve.
Quelques jours plus tard, je pactisai de
nouveau avec le Diable (ou l’esprit dans la bouteille).
FIN
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