mercredi 10 octobre 2012

Le Souffle du Prédicateur


    

 

   Il était tard dans la matinée, un samedi dont je n’arrivais plus à me rappeler le mois ni la saison et je me dirigeais difficilement sur le chemin de mon appartement.
   J’avais été la veille au soir l’invité d’une fête que les gens à la vie dissolue ont coutume d’organiser chaque semaine, tout au long de l’année. Lorsque les premiers traits de l’aube s’affichaient lentement sur la voute bleu foncée, j’étais en train de rendre dans les commodités de notre hôte — comme à l’accoutumé — les multiples variétés de spiritueux que mes compagnons et moi avions ingurgitées des heures durant : cognac, bourbon, Fine Sève et absinthe. Non loin de mon corps crispé et transpirant au visage penché — presque plongé — dans le trou béant des toilettes, s’en étalait un autre, féminin cette fois, duquel toute fraicheur semblait s’être effacée. Cette fille était livide. Elle dormait dans une ample baignoire avec des robinets dorés, la joue collée contre les parois d’acrylique blanc. « Pauvre petite joue rougie par la fatigue et l’ivresse » m’étais-je dit à genou, en l’observant entre deux renvois d’alcool, ceux-ci me faisant toujours le même effet : l’impression de rendre l’âme, suivie d’une jouissance extrême, allongé sur le carrelage froid. 
Après cette séquence peu glorieuse de ma nuit, j’avais rejoint mon étrangère voisine de salle de bain au fond de son étrange lit, afin que sa joue repose, non plus sur cette solidité agressive, mais sur la douceur avenante de mon cou. Elle sentait très bon, je ne sentais pas mauvais et nous formions un couple parfait, sans nous connaitre, sans en avoir conscience. Trois heures plus tard j’avais émergé de cette torpeur de buveur, nauséeux encore et le dos rempli de douloureuses contusions. La demoiselle n’était plus là et les rayons du soleil réchauffaient toute la longueur de ma jambe gauche. Je m’étais donc levé, titubant à travers les pièces du grand appartement bourgeois de notre hôte, tel l’unique survivant d’une guerre abominable, dans un paysage apocalyptique (un salon et une cuisine en désordre) où s’empilaient des cadavres défigurés, ou du moins fatigués. Mon manteau m’avait attendu sagement (le temps de me défaire de tout amour-propre) et le moment était venu de quitter les lieux, sans rien dire à personne, jusqu’à la prochaine ripaille.
   Je disais donc la difficulté que j’éprouvai dans ce déplacement à travers les avenues et chemins qui ponctuaient ma route. Les bousculades furent nombreuses mais à mon haleine suggestive, les gens comprirent sans doute de quel lieu je venais, enfin, de quel type d’endroit.
   Pour rejoindre mon immeuble haussmannien, une dernière épreuve et pas des moindres m’attendait : il me fallait traverser ce qui paraissait être une immense fête foraine (mais qui, en réalité n’était qu’un vulgaire marché où les grands-mères et les pères de familles pouvaient à loisir acheter monts et merveilles culinaires à leurs proches).  Je commençai la traversée et, directement l’odeur du poisson me retourna l’estomac, puis les exhalaisons du pain chaud me donnèrent du baume au cœur jusqu’à ce que les effluves du boudin et de la friture me retirent tout désir de vivre. Il fallait pourtant ne pas céder aux idées mortifères provoquées par ces étals de Tantale et par l’arrivée imminente du camion à fromages.
   Malgré tous mes efforts pour me boucher les narines et les oreilles (pourquoi donc les oreilles ? Demandez-le à un homme sans repères qui cherche à s’en priver encore davantage) une voix me parvint aux tympans. Elle se trouvait quelques mètres plus loin où je vis une foule rassemblée. Les yeux des passants réunis se dirigeaient tous vers les hauteurs incommensurables d’un tabouret réglable sur lequel un homme de taille moyenne (mais davantage petit que grand) gesticulait comme un clown qui ne sait pas qu’il est drôle, qui se prend au sérieux et qui espère qu’on le prenne en considération pour autre chose que ses farces. Si, tandis que j’avançais, curieux vers le lieu où il discourait, il m’apparaissait de plus en plus risible, je commençai à m’étonner de l’attention que lui portaient ces gens de tous âges et de tous horizons. Ils n’avaient pas envie de rire et étaient pendus à ses lèvres.
   Bousculant un ou deux gamins sur mon passage, je me rapprochai de l’homme et le discours qu’il proférait devint rapidement très clair :
    — …Convertissez-vous ! J’entends sonner les trompettes ! Le galop des chevaux se fait de plus en plus puissant ! Les quatre cavaliers sont à nos portes, vous ne pourrez plus vous protéger bien longtemps, incroyants ! Qu’elle craigne la fureur divine, la putain parisienne ainsi que tous les dépravés qui ont goûté le lait empoisonné de son sein pourri !
   Je regardai tout autour de moi, afin d’évaluer la réaction des auditeurs devant ce discours d’une autre époque, de cette folie que je considérai d’un autre temps. La majorité d’entre eux exprimait son accord par un mouvement positif de la tête et d’autres criaient pour soutenir cet homme. Il ne semblait pas bien vieux pourtant, pas plus âgé que moi. Il portait un pullover rouge, un pantalon beige et des chaussures TBS, elles aussi beiges. Sa coupe de cheveux me faisait penser à celle d’un premier de la classe, d’un garçon bien élevé et sage qui jamais n’aurait osé se mettre debout sur un tabouret et encore moins taper du pied comme celui-ci était en train de le faire. Ses yeux — que pénétrait un courant électrique — fusaient en tous sens, afin de toucher chaque élément de cette foule dense. Lorsque son regard croisa le mien, je pensai qu’il ne s’y arrêterait pas mais en remarquant sans doute la désapprobation logeant au creux de mon iris, il le stoppa net et l’expression satisfaite de son visage se changea en une grimace d’insatisfaction. Il ouvrit la bouche, la referma, la rouvrit encore, mais rien ne se passa. Il poussa ensuite un cri à la manière des prophètes exaltés et je me demandai si une quelconque police viendrait mettre fin à ce manège, ce spectacle délirant, digne des pires navets de l’histoire du cinéma, ces films sur l’inquisition où les inquisiteurs ne sont, eux-mêmes, pas convaincus par les absurdités qu’ils professent. Mais non, pas de police dans les parages, seulement des âmes prêtes à absorber passivement l’imbécilité de ces paroles dangereuses car extrémistes en tous points.
   — Je remarque le trouble qui vous habite, mon ami ! Lança-t-il en pointant son doigt dans la direction qui était la mienne.
   Les personnes qui m’entouraient se retournèrent toutes vers moi et me dévisagèrent attentivement afin de pouvoir observer par elles-mêmes le fameux trouble.
   L’esprit toujours atteint par la nuit que je venais de passer mais suffisamment indigné pour fomenter une révolution si jamais les choses tournaient à mon avantage, je répondis à ce prêcheur de marché que ce n’était point le trouble qui m’habitait à cette heure de la journée mais une ardente révolte face à ces dires totalement absurdes, à ces phrases que même le plus engagé/enragé des prêtres de la chrétienté n’oserait pas prononcer, conscient de l’obscurantisme que cela représenterait.
   L’homme devint livide et la foule poussa de multiples cris. Je fus bousculé par les plus téméraires alors que les autres se contentèrent de me fixer en un silence accusateur. J'avais le sentiment que ceux-là me maudissaient de toute leur âme. L’agitation se fit sentir et pour y mettre fin, le prédicateur poussa un autre cri qui fendit la populace.
    — Voici l’exemple qu’il ne faut pas suivre, mes frères ! Ce jeune homme ne fait pas partie du Royaume de Dieu ; il ne sait pas ce qu’il dit ! Les démons ont pris possession de lui ! Il refuse la vérité. Il nie que le Fils de Dieu éternel est venu en ce monde en devenant homme en plus d'être Dieu ! L'être malsain qui se trouve devant vous est un des fils du Diable ! Je sais reconnaitre Satan quand je le vois devant moi, je l’ai assez combattu pour cela ! La lueur qui brille dans les yeux de ce jeune homme est celle de Lucifer. Je vous l’assure ce matin, quand les hordes de Bélial monteront sur Terre pour combattre les Anges de Dieu, celui-ci sera des leurs ! Chassez-le de ma vue !!!!
   Avant que les sbires hypnotisés de ce malade mental me prennent en grippe et me malmènent d’un zèle teinté de plaisir sadique, je fuis en empruntant un étroit passage entre les étals des marchands et, utilisant toute l’énergie qu’il me restait, je parvins à atteindre ma rue quelques minutes plus tard, sans avoir été suivi par quiconque car, si j’étais un démon comme l’autre le proclamait, je courais aussi très vite, tel un être à qui des ailes auraient poussées.
   La grosse porte d’entrée en ébène s’ouvrit après que j’aie composé le code à quatre chiffres. Je la refermai et me sentit soudain en sécurité. J’eus tout de même un haut-le-cœur dû à cette course effrénée et rendit de la bile sur le sol propre du hall d’entrée. Presque instantanément, le concierge de l’immeuble apparut et s’arrêta devant moi en me tendant un torchon usagé avec lequel je dus nettoyer mes cochonneries et « plus vite que ça ! ».
   En montant l’escalier de colimaçon qui allait me mener au septième étage (l’ascenseur était en panne), je repensai à l’épisode que je venais de vivre. Cela n’avait peut-être été que l’effet secondaire d’un trop plein de spiritueux ingéré par mon organisme. Mais l’écho de la voix de cet homme maniant la foule par son discours me restait en tête et me tirerait encore bien longtemps d’un sommeil jamais véritablement acquis.
   Mon ascension terminée, j’entrai dans mon appartement et le fermai à double tour, juste au cas où. Je vivais au 66 rue des Gorges de l’Oubli, un meublé trois pièces que mon père riche et philanthrope acceptait de me payer sans que j’aie à travailler pour subvenir à mes besoins.
   Il était presque midi quand je décidai de m’allonger un petit peu.
   Il était presque minuit lorsque je me réveillai. Ce que cette longue torpeur avait laissé en moi s’affichait sur ma chair en de longues et fines rayures écarlates que le miroir de mon salon réfléchissait à travers la faible lueur d’une lampe à l’ampoule usée ; on eût dit que Sommeil en personne avait pris son fouet et était venu chez moi, sur son char lourd, pour me lacérer le flanc gauche du corps.
   La fenêtre se trouvait grand ouverte et la fraicheur nocturne me fit frissonner comme j’étais presque nu. A l’extérieur, la lune formait un cercle parfait tandis que les étoiles et le ciel se tenaient toujours à leurs places respectives et n’étaient pas encore tombés sur Terre, tel que l’avait promis le prédicateur à la foule attentive, sur la place du marché. L’épisode du midi me revenait maintenant en mémoire à travers des rétrospectives mentales. Mais probablement avais-je aussi rêvé de ces évènements durant ma sieste régénératrice et retravaillé ce qui s’était déroulé  là-bas pour tenter d’en déchiffrer le sens, de trouver une explication satisfaisante ne me donnant pas l’impression d’avoir vécu un mauvais rêve éveillé ou une pièce minable du théâtre de l’absurde.
Soudain, on sonna à la porte. Je ne répondis pas. Puis on frappa six coups d’un rythme puissant. Mes membres devinrent du bronze et mon souffle disparut.
   — Je sais que vous êtes là, chuchota distinctement une voix féminine.
   Et une petite enveloppe sombre de glisser sous la porte.
   — Lisez cela, je vous en prie. Adieu.
   J’attendis que la femme ait descendu les cent dix-huit marches jusqu’au rez de chaussée de l’immeuble pour m’avancer quelque peu et attraper la lettre bizarre qui patientait sur le parquet. Elle était toute noire et entrouverte. Un message avait été écrit à la plume et à l’encre également noire. Il disait ceci :



Mon cher Adam


La charmante créature à qui vous avez refusé d’ouvrir votre porte souhaitait vous convier de vive voix à une fête que je donne demain soir, en l’honneur de tous ceux qui — comme vous ce matin sur cette place de marché — ont osé se révolter contre l’irrespirable odeur des lois édictées par les soldats de notre vieux Père.

Vous serez mon invité d’honneur.

Sortez à vingt-heure. Un chauffeur vous attendra.

A très vite,

Asmodée




   Tout en lisant une nouvelle fois la mystérieuse invitation, je m’approchai de la fenêtre et me penchai sur le bord pour tenter d’apercevoir quelque silhouette suspecte à cette heure tardive. Mais la rue était déserte. La femme avait eu le temps de disparaitre dans la nuit.
   Une chouette blanche — sortie de je ne sais où — passa soudain devant moi en perçant l’air de son cri strident. Je crus avoir une crise cardiaque et refermai violemment la fenêtre, manquant de briser la vitre.
   Qui était cet homme ? Comment savait-il mon nom, mon adresse ? Que cherchait-il en me conviant à son bal ? Comment pouvait-il deviner que je n’ouvrirais pas la porte de mon appartement ?
   Toutes ces questions logiques fusaient telles de nouvelles chouettes dans mon esprit perturbé et presque traumatisé par la série d’évènement dont il était le témoin et l’acteur involontaire.
   Je mis la lettre en sureté, mangeai un morceau et, ne pouvant pas fermer l’œil à cause de mon long assoupissement du samedi, je m’habillai puis décidai de sortir pour prendre l’air, me changer les idées, en trouver de judicieuses ou ne plus penser.
   En descendant les escaliers, je croisai le concierge qui balayait les marches comme on caresse la peau d’une femme. Il me regarda attentivement mais ne s’étonna guère de me voir quitter les lieux. Il est vrai que je passais la majeure partie de mon temps ailleurs, l’esprit en goguette et mon habitat pouvait rester vide durant des semaines de longueur indéterminée. Je le saluai et déguerpis tel un électron libre du monde nocturne.
   Le vent ne tarda pas à soulever ma tignasse et me pousser au travers des clairières urbaines. C’était pour cela que je l’aimais ; il demeurait le seul des quatre éléments enclin à me faire des joies. Le vent était mon seul véritable ami.
   Un groupe de feuilles agonisant au pied d’un arbre nudiste me remit en mémoire l’actuelle saison. Elles semblaient appeler à l’aide, mais d’une voix si faible qu’elle aurait pu sans peine converser avec le silence. Je me contentai de mettre fin à leur calvaire, d’un pas croustillant sur le sol et les lambeaux de leur chair végétale, collés à mes chaussures, se dispersèrent sur le trottoir, telles des prostituées arrivant sur leur terrain de racolage. 
   Par je ne sais quel artifice du destin, ma promenade déboucha sur la place du marché. Tout le matériel commerçant avait disparu. Il ne restait que quelques morceaux de papiers, engagés dans une valse avec un zéphyr hystérique. En réalité, ma première impression s’avéra erronée quand je devinai à quelques mètres de moi le tabouret sur lequel l’homme du moyen-âge avait discouru le jour-même. Je m’avançai délicatement, de peur que ce soit un piège et que la foule du midi ressurgisse du silence pour me ruer de coups. Mais rien, seulement ce petit siège en bois et un numéro de téléphone portable noté au marqueur noir sur son sommet. Par curiosité je tapai la suite de chiffre sur l’écran de mon propre téléphone et appelai.  Personne ne répondit et une messagerie se déclencha :
   « Bonjour, vous êtes bien sur le téléphone d’Eva, je ne suis pas disponible pour l’instant mais vous pouvez me laisser un message et je vous rappellerai, merci ».
   Je raccrochai, ne doutant pas du fait que ce numéro de téléphone avait été disposé là à tout hasard mais également intrigué par cette voix qu’il me paraissait avoir déjà entendue quelque part.
   Je repris la route en sens inverse afin de gagner le chemin de mon appartement, lorsqu’un bruit sourd se fit entendre derrière moi. Je me retournai et vit qu’il n’y avait plus de tabouret, que la place était belle et bien déserte, désormais.
   Effrayé par ce tour étrange que me jouait l’invisible, je pressai le pas pour regagner mon cocon rassurant, fermai plutôt deux fois qu’une la porte d’entrée et m’allongeai sur mon lit, patientant jusqu’à l’instant où le sommeil voudrait bien se montrer. Mais il mit du temps à venir à cause des multiples interrogations que mon mental hébergeait. Assommé sans doute par mes trop nombreuses pensées, je finis tout de même par tomber dans un profond sommeil.
   Le lendemain, je passai la journée à m’abrutir en compagnie des chimpanzés du zoo parisien duquel j’étais l’employé à temps partiel. Les cris et les singeries me permirent d’oublier quelque peu l’engrenage inexplicable dont je me croyais le jouet.
   En soirée, je rentrai chez moi pour prendre une douche et me vêtir de l’accoutrement le plus classieux que comptait ma garde-robe de jeune homme. Assis sur le rebord de la fenêtre et fumant l’un des cigares que mon père m’avait ramené de Cuba au printemps dernier, je guettais la vie mouvante de ma rue et le véhicule qui n’allait pas tarder à faire son apparition, du moins si la ponctualité faisait partie du vocabulaire de ce mystérieux Asmodée.
   En effet, elle en faisait partie. Une longue Mercedes grise s’approcha de la grosse porte de mon immeuble à vingt-heure pile. De ce fait, je devenais celui qui ne se trouvait pas à l’heure au point de rendez-vous. J’écrasai mon cigare d’un geste brusque et descendis quatre à quatre les escaliers. Je n’attendis pas que l’on m’invite pour entrer dans la voiture où il n’y avait personne d’autre que le chauffeur, dont j’étais séparé par une vitre teintée. Je ne pus donc pas communiquer avec qui que ce soit, ni connaitre ma destination. On démarra. Il fallait donc simplement que je me taise et profite du paysage. On roula pendant une éternité et on emprunta même le périphérique. Cela ne manqua pas de m’inquiéter, un peu tardivement. Peut-être était-on en train de m’enlever, sans que je résiste, trop idiot pour ce faire. La vitre teintée s’ouvrit un petit peu, et une main gantée m’apparut, tenant un masque carnavalesque vénitien.
   — Mettez ceci quand nous serons arrivés. Je vous emmène à un bal masqué, expliqua la voix rauque du chauffeur sans visage.
   En entendant ces paroles, mon instinct populaire ne put faire l’impasse sur la chanson de la Compagnie Créole. J’attrapai le masque en chantonnant intérieurement « Ohé ohé » et avant que je ne puisse dire merci, la vitre s’était déjà refermée, me renvoyant à ma solitude et à l’idée floue qui germait en mon esprit sur la soirée qui m’attendait.
   Mon costume — bien que très élégant — m’enserrait les membres comme un étau et je peinais de plus en plus pour respirer. Mes yeux se mirent tout à coup à cligner d’une manière inhabituelle et mes narines frémirent en reniflant une odeur de gaz. Je m’évanouis, presque sur le champ, ma tête heurtant la vitre de la Mercedes.
   Lorsque je repris conscience, le véhicule était arrêté. Je regardai autour de moi et vis que nous nous trouvions en rase campagne, près d’un haut portail de cuivre (enfin, « je me trouvais » car, après quelques sollicitations envers le conducteur, je remarquai qu’il n’y avait personne d’autre que moi dans les parages). Je ne me fis pas prier pour sortir de la voiture, à la fois pressé de savoir où on m’avait emmené et également en proie à une intense migraine (je venais tout de même de me faire légèrement gazer).
Au dehors, le Soleil avait pris ses rayons à son cou, laissant les jardins qui entouraient l’énorme bâtisse de pierres (la savoir un château ne m’aurait pas étonné) sous le joug du crépuscule et de ses habitués : animaux volatiles aux yeux jaunes ou rouges (c’est selon), formes inhumaines promenant leur inhumanité sur des sentiers de ronces et d’orties, ou bien loups. A quelques pas de ma silhouette qui n’en menait pas large, il était possible d’entrevoir un passage tellement noir qu’il en devenait néant et qui peut-être menait à l’intérieur d’une grotte peuplée de chauves-souris, ou bien à l’entrée d’une forêt dans laquelle un homme mordu achevait sa transformation en garou ; enfin, il était difficile de trouver une hypothèse concluante. Je préférai donc ne pas m’attarder et passai le portail entrouvert, près duquel trônait une plaque indiquant: « Impasse des fendus ». Si nommer les lieux peut parfois rassurer l’Homme, l’homme que je suis ne le fut point.
   De l’autre côté, je découvris un doux chemin bordé de lampes bleutées. Celles-ci éclairaient les nombreuses variétés de fleurs et d’arbustes que contenait le jardin. Il devait y avoir en ce lieu plus d’un jardinier pour donner à cette nature domestiquée un tel aspect, aux antipodes de la nature en friche que je venais de quitter le cœur léger. J’aurais dormi ici, c’est dire !
   Il me fallut pourtant quitter cet éden car un homme au costume rouge me fit signe de loin. Ses gestes ne présageaient rien de bon et il se trouvait en prise à une agitation excessive.
   — Votre masque monsieur ! Votre masque !! Beugla-t-il sans me saluer.
   Je l’avais oublié dans la Mercedes et voulu retourner le chercher mais je ne vis plus la voiture. Devant mon air penaud, l’homme qui était en réalité un domestique de cette grande maison m’en tendit un nouveau — neutre, noir — qu’il venait de tirer simplement de sa poche de veston.
   — Merci bien mon brave, lui répondis-je en lui tapotant l’épaule.
   Le regard qu’il me fit exprimait à la fois du dédain, de la moquerie, de la colère et de la hâte mais il disait surtout qu’en aucun cas les manières quelques peu bourgeoise que je venais de prendre ne pourrait survivre à ma décision d’entrer dans le lieu où se tenait le bal. Je crus aussi saisir une pointe d’étonnement dans ses yeux. Il y a fort à parier qu’il se demandait pourquoi l’on m’avait invité. Il prit congé en me bousculant assez fortement pour que je titube un tout petit peu.
   — Ah, ces incorrigibles valets ! Me lança une voix perdue entre les allées perpendiculaires à la principale.
   Cette voix — j’avais l’impression de l’avoir entendue à diverses occasions sans jamais réussir à en extraire la source — m’apparut en chair et en os, vêtue d’une robe sublime couleur de feu, portant un masque blanc et coiffée telle Aphrodite ou Diane (avant que celle-ci parte courir nue dans les bois et ne se décoiffe, bien entendu). Elle faisait même concurrence aux statues de marbre se profilant aux quatre coins du jardin, que mon accoutumance aux néons extérieurs m’avait permis de remarquer,
   — Mademoiselle, vous n’êtes certainement pas des nôtres, cela j’en suis convaincu, mais pourtant d’une bien trop euphorisante beauté pour n’être qu’un spectre ! Alors qu’êtes-vous ?
   Je découvris au même instant que mon interlocutrice les paroles romantico-caricaturales qui venaient de quitter ma bouche et ma satanée langue qui s’était déliée sans que je ne puisse limiter l’étendue des bêtises par elle prononcées.
   — Mais mon visage vous est dissimulé !
   — Je devine sans peine vos charmes.
   Elle éclata du même rire qu’ont les enfants qui rient de tout et de qui l’on ne peut même pas remettre en cause la franchise, parce qu’un rien les fait mourir de rire. Mes joues prirent la teinte des roses d’amour qui se pavanaient par centaines dans un coin de terre humide et elle s’approcha — presque trop près pour une première rencontre — tout en me tendant la main (dont je ne savais pas s’il fallait que je la lui serre ou la lui baise).
   — Vous voilà enfin ! S’exclama-t-elle. Votre impolitesse d’hier soir m’a un peu vexée je dois dire. Refuser d’ouvrir la porte à une femme, en voici une étrange coutume ! Je m’appelle Eva.
   Alors, c’était elle. Ses yeux me suffirent. Mon hôte de ce soir n’avait pas menti lorsqu’il avait évoqué une charmante créature. Finalement je lui baisai la main, tel un gentleman tentant de rattraper ses manières de rustre de la veille.
   — Pardon, mais les visites impromptues me sont habituellement étrangères. J’ai été pris sur le fait accompli. Permettez-moi de me faire pardonner.
   Au lieu de jouer le joli cœur, j’aurais pu tout aussi bien l’interroger sur cet Asmodée de qui elle paraissait remplir les commissions. Mais la beauté d’une femme nous fait à tous coups étrangler le bon sens.
    — Profitez simplement de votre soirée. J’ai vu votre fascination pour les Jardins des Damnés. Elle n’en sera que plus forte pour le château. La demeure de Mr Asmodée est somptueuse et contient la plus grande collection de livres au monde. C’est un trésor de Connaissance, plus grand encore que celui de la bibliothèque d’Alexandrie avant qu’on ne la brûle.
   — Vous vous y connaissez-vous, en matière d’exagération !
   — Allez donc voir de vos propres yeux !
   La porte d’entrée du château s’ouvrit à la volée et un couple d’invités abruti par l’alcool s’enfuit dans un coin tranquille.
   — On dirait que la fête a déjà commencé depuis des lustres, fis-je en observant la scène.
   — Ici, la fête ne commence ni ne se termine jamais vraiment, répondit Eva d’un air maussade.
   — On dirait que cela ne vous plait pas. Vous habitez ici ? 
   — C’est exact, je suis en quelque sorte la secrétaire de Mr Asmodée et comme il requiert mes services à temps presque complet, je me dois d’être sur place.
   — Que fait-il ce monsieur ? Interrogeai-je
   — Oh c’est compliqué, avoua-t-elle. Disons qu’il passe la majeure partie de son temps à faire signer des contrats à un tas de gens, ce qui lui rapporte beaucoup d’argent. Comme vous pouvez le constater.
   Eva m’invita à la suivre à l’intérieur, dans la salle de bal où tout n’était que mélange de robes plus magnifiques les unes que les autres et de costumes dessinés par les créateurs les plus en vogue de la capitale.
   Quatre longs buffets s’étendaient de gauche à droite. La pièce comptait au minimum trois cent invités mais les mets raffinés présentés sous des formes spectaculaires auraient pu facilement nourrir chacun d’entre eux pendant des semaines. Cette opulence qui n’était réservée qu’aux puissants ne tarda pas à me donner le tournis, ainsi que les valses qui attiraient de très nombreux couples sur la piste en damiers noirs et blancs.
   Eva me souffla quelque chose à l’oreille afin de me signaler l’approche de l’homme à qui tout cela appartenait. Il ne payait pas de mine dans son ensemble noir et avec son masque doré au long nez. Il tenait une canne (sertie d'un pommeau en diamant à figure d’ange) dans sa main droite, non pas pour soutenir un handicap mais certainement pour montrer qui était le maitre. Il me tendit sa main gauche tout en affichant un large sourire sur ses lèvres rosées. Je l’acceptai bien poliment. J’étais plus grand que lui d’une tête mais il émanait de sa personne  une telle prestance que celle-ci aurait impressionné un géant.
   — Bienvenue, Adam. J’espère que vous profitez bien des somptuosités présentes !
   Le regard perdu que je lui exprimai le fit continuer sur une note différente :
   — Vous devez surement vous demander ce que tout cela signifie et pourquoi moi, qui suis un homme si important, je m’intéresse à une personne de votre faible envergure — sans vouloir vous vexer, je suis très franc, confia Asmodée en clignant de l’œil dans la direction de sa secrétaire.
   — Oui, monsieur, vous n’avez pas tort. Je ne suis qu’un étudiant parisien et vous, vous possédez sans nul doute plusieurs îles et comptes en banque remplis à ras bord, ironisai-je.
   — Ah, j’aime les personnes comme vous, elles osent dire le vrai sans craindre de froisser autrui. Nous sommes du même acabit et là, je mets le doigt sur ce qui va nous intéresser ce soir. Mademoiselle, s’il vous plait, profitez de votre soirée pour une fois et n’importunez pas ce jeune homme à qui j’ai beaucoup de choses à dire.
   Eva s’éloigna docilement dans une tout autre direction.
   — Allons parler ailleurs, si vous le voulez bien, me dit Asmodée. Je ne peux plus supporter les violons ! Ma bibliothèque vous plaira, j’en suis convaincu.
   Je le suivis donc, docilement moi aussi, à travers de larges galeries décorées à outrance dans un style baroque. A sa démarche, on eut dit qu’il glissait alors que mes mocassins et moi peinions à ne pas produire un boucan d’enfer sur le sol lustré. Ce que j’en avais vu pour l’instant ne me permettait aucunement d’apprécier mon hôte et le comportement hautain qu’il avait eu envers son employée me mit dans tous mes états. Mais, je le dissimulai.
   Nous nous approchâmes d’une petite porte qu’Asmodée ouvrit au moyen d’une petite clé. Seulement, ce que nous vîmes de l’autre côté était extraordinaire et je fus extrêmement tenté de toucher à tout.
   Mes yeux ne furent nullement attirés par ce qui aurait pu être un conséquent amoncellement d’or et de pierreries, ni même de livres (je ne me trouvais pas à proprement parler dans une bibliothèque traditionnelle). Non, ce qui faisait la fierté d’Asmodée se présentait sous une forme très futuriste. Je me serais cru dans un film de science-fiction. C’était une caverne aux merveilles d’un nouveau genre, truffée d’étagères faites d’une matière transparente et emplies de milliers de disques durs. Le plafond se révéla bien vite être un énorme miroir réfléchissant nos deux silhouettes minuscules, perdues au milieu d’une longue allée qui prenait l’apparence d’un tronc. Les étagères, liées toutes ensembles constituaient ses branches. Asmodée qui me tournait le dos leva ses bras au ciel comme s’il priait une divinité. 
   — Voici le fruit d’une grandiose accumulation de connaissances, déclara-t-il. L’avantage, quand on est une personne de pouvoir est d’obtenir la plupart du temps tout ce que l’on souhaite. Tout ce que j’ai souhaité savoir durant ma vie se trouve dans cette pièce.
   — Comment avez-vous fait pour réunir tant de savoir ? Interrogeai-je, histoire de rentrer dans son jeu tout en demeurant persuadé de la facticité de ses paroles.
   — Pour obtenir quelque chose, il est nécessaire de donner quelque chose. La vie est un marchandage constant où l’Homme rusé arrive toujours à ses fins. Mais l’important est de vouloir la bonne chose. J’ai toujours voulu la connaissance car le pouvoir m’était une acquisition innée. Ce qui n’est pas le cas de la majorité des Hommes qui le souhaite plus que tout au monde, quitte à vendre ce qu’ils détiennent de plus précieux.
   — Je ne vous suis pas, avouai-je.
   — Vous êtes un doux rêveur, mon garçon. Il est normal que vous ne compreniez rien aux affaires. Oh, je suis fatigué.
   — Voulez-vous vous reposer un moment ? Proposai-je.
   — Non, non, je suis simplement exténué de faire ce que je fais. Cela a duré assez longtemps. Il suffit.
   — Et bien, arrêtez de faire ce que vous faites, même si je ne comprends pas tellement en quoi consiste votre activité principale.
   Asmodée s’approcha soudain de moi et retira son masque. Je reconnus l’homme qui m’avait sermonné l’avant-veille sur la place de marché et ne pus dire un seul mot. Je restai là, interloqué.
   — Je ne peux plus vous cacher plus longtemps mon identité. Cette comédie a assez duré.
   — Mais qui êtes-vous bon sang ?!! Criai-je dans un élan de panique.
   — Je suis un pauvre Diable qui espère que vous prendrez sa place. L’autre jour, en discourant sur ses atrocités chrétiennes du haut de mon tabouret, j’espérais intérieurement que quelqu’un comme vous viendrait, quelqu’un qui refuserait d’aller dans le même sens que les autres, quelqu’un qui ne frémirait pas à l’idée de jouer le rôle du méchant, expliqua Asmodée.
   — Mais je ne veux jouer aucun rôle ! J’en ai assez entendu, vous êtes visiblement fou, monsieur. Adieu !
   — Allez en Enfer si vous passez cette porte, pauvre idiot !!!! Beugla Asmodée d’une voix d’outre-tombe.
   Je le regardai dans les yeux et ne vis rien d’autre qu’un gouffre sans fond.
   — Il vous est impossible de refuser mon offre, Adam. Regardez ma secrétaire et vous verrez ce qui arrive à ceux qui n’acceptent pas de coopérer. Ils passent l’éternité à me lécher les bottes !
   — Et que ferez-vous lorsque je prendrai votre place ?
   — N’ai-je pas mérité quelques congés ?! Je ferai mes valises et vivrai ma vie.
   — Quel fardeau que votre pouvoir, monsieur. Je ne peux accepter.
   — Vous le devez, vous dis-je !
   — NON ! Tuez-moi, si cela vous chante.
   — Pas vous, mais elle oui, je la supprimerai.
   — Qui ?
   — Eva.
   — Faites donc cela.
   — Piètre menteur, je sais que vous l’aimez. 
   Instantanément Eva se matérialisa aux côtés d’Asmodée. Il lui saisit le cou sans qu’elle puisse se défendre et de son autre main, lui retira son masque.
   Je voulais réagir mais cela s’avéra impossible. A mesure que le Diable enserrait la gorge de sa victime, je sentais une masse lourde s’appesantir à l’intérieur de moi. Le prédicateur me souriait tout en soufflant des choses atroces à l’oreille de cette femme que j’aimais depuis l’aube des temps. J’aurais souhaité le détruire, mais un venin coulait en moi, me faisant tituber sur le carrelage glacé. Avant qu’un flou gaussien ne me rende aveugle à la réalité, je fixai le visage de cette femme, étranglée sous mes yeux. C’était la femme assoupie au fond d’une baignoire, auprès de laquelle je m’étais couché, je ne savais plus quand. Je perdis conscience.
   Je retrouvai la mémoire en me réveillant auprès de celle que je croyais avoir perdu à l’instant, courbaturé de partout, au fond de la baignoire d’acrylique. Elle était toujours livide et cuvait sa cuite dans un ronflement obscène. De mon côté, je ne sentais pas la rose, mais j’étais tout simplement heureux d’avoir retrouvé Éden (oui, notre hôte m’assura quelques heures plus tard qu’elle s’appelait ainsi). Je me rendormis l’esprit tranquille et plongeai dans un sommeil sans rêve.
   Quelques jours plus tard, je pactisai de nouveau avec le Diable (ou l’esprit dans la bouteille).  


FIN

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