Tous les livres que je lis, tous les films que je
vois, tous ont lieu là où je vis. Il est difficile de s’en rendre compte au
premier regard ; mais passée la peur de rendre l’âme au coin d’une rue sombre,
Paris vous assaille telle un agresseur affamé de reconnaissance : celle de
sa beauté superlative. Et même sa puanteur, même la merde qui crotte ses
trottoirs, son sol plein d’ordures vous donne l’impression de figurer dans l’Histoire
parce que des mendiants, des rois, des soldats, des putains, des gaulois, des
génies, des ratés, des occupants, des sans-culottes, des assassins, des
condamnés, des têtes tranchées, des bohémiens, des opportunistes, des calèches,
des écrivains, des papes, des musiciens y ont déambulé ou couru comme des dératés.
Alors je marche. Que faire d’autre ? Puisque
personne ne va dans la même direction, tout ça se bouscule, les tissus (le
cuir, la laine, le synthétique) s’accrochent, s’embrassent comme des voleurs, se
séparent, vivent des histoires d’amour d’une seconde. A un mois de la fin du
monde la plus commerciale depuis la dernière, des troupes d’individus
solitaires s’amassent sur les grands boulevards, fourmis travaillant au ramassage
des futurs présents de Noël, sous des lumières toujours plus majestueuses,
toujours plus couteuses, même si notre vision est sans cesse ravie à elle-même
et qu’on croit y retrouver notre origine mystérieuse. Et cela n’a pas de prix.
Nous nous agitons sur un terrain fixe de monuments
achevés, de dieux assis sur leurs trônes intemporels, de statues d’or ou de
pierre que seuls les pigeons osent picorer. D’un bout à l’autre de ce « métrocosme »,
conduits par ces créatures mécaniques vertes et blanches, à la fois taupes et
serpents, nous tentons de ne pas vaciller, de ne pas chuter en heurtant la
botte mangée par le temps d’un homme du froid ; ces êtres qu’on ne voit qu’en
tendant l’oreille ou en baissant les yeux. La violence pâle des vents glacés
les oblige parfois à s’improviser artistes pour que l’élan dégénérescent d’une
pièce de monnaie se fasse entendre à l’intérieur de la tasse à café en papier
qui leur sert de tirelire. Surtout, regarder devant soi, ne pas faillir, ne pas
se laisser attirer par leurs voix plaintives que nous voudrions croire
techniques d’acteur pour soulager nos consciences. « La société est ce qu’elle
est. Que pouvons-nous y faire ? ». Et l’obstacle passé, on vide notre
esprit de ce qui est gênant.
Nous nous laissons bercer par le bruit des rames du
métropolitain cosmopolite qui navigue lentement sur la Seine, tout en évitant
de heurter quelques cadavres des époques passées, peut-être le corps sans vie d’une
impératrice russe de passage au cours du XIXème siècle.
Et nous, éternels insatisfaits qui crachons bien
volontiers sur notre temps, à la manière du personnage d'un film récent de Woody Allen, nous qui
croyons au passé les yeux fermés et nions le présent (parce que son goût nous
semble fade), nous sommes les paysans de Paris les mieux portants et pourtant
les moins heureux. Nous nous créons des semblants de vies caricaturales dans
lesquelles nous accompagnent les héros glorieux d’antan, les figures miséreuses
des livres précieux qui se sont fait un nom grâce au talent de leurs créateurs.
La solution la plus horrible mais aussi la plus
efficace serait sans aucun doute d’enflammer joyeusement tous nos musées et
maisons d’artistes, tous ces nids culturels de mémoire de l'absolu qui nous rappellent la grandeur de
nos ainées et nous rendent fainéants, incapables de créer une époque digne qu’on
se rappelle d’elle.
Sinon, que deviendrons-nous ? Des maçons ? Les
architectes des haut-lieux qui enfermerons demain le souvenir des tueries
présentes ? J’ai de l’ambition, n’est-ce pas !
Paris est reine et fille de joie.
Paris est reine et fille de joie.
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