lundi 8 octobre 2012

La Punaise



   Ce matin-là, dans l’étroite chambre que de larges et lourds rideaux gris condamnaient à la pénombre, l’impact des pluies diluviennes d’Octobre contre le verre de la fenêtre me tira d’un sommeil étrange, peuplé à la fois de rêves affreux et de cauchemars merveilleux, où j’avais vu se mêler mon monde quotidien et les chimères des livres, multiples protagonistes d’une guerre magique et banale dont j’avais été l'un des héros, fier et combattif, prêt à en découdre sur son beau cheval noir, mais en définitive, bien vite désarçonné par le sort puissant d’une sorcière rousse au rire aigu, présageant ma mort.
   C’est dire si je me levai du mauvais pied, incapable d’accepter mon échec et cette chute fatale. La journée commençait très mal, d’autant plus que dans la disposition — parfaite à mes yeux — des objets et meubles de la pièce, s’affichait devant moi à cet instant une disparition que je n’avais pas remarquée la veille au soir : celle d’une punaise qui avait toujours maintenu en place un poster représentant la naissance de Vénus de Botticelli, qui désormais se recroquevillait sur lui-même, comme si la déesse avait voulu repartir dans son coquillage prénatal.
   Sans cette punaise, le petite microcosme dont j’étais le dieu fatigué ne tenait plus en place, manquait de cohérence. Il fallait faire quelque chose, quitte à faire de cette journée un détail.
   Beau prétexte que la nécessité d’une punaise pour oser sortir sous la pluie.
   Je traversai bien des rues pour atteindre mon but, des rues parisiennes aux sols crottés depuis la nuit des temps. Le ciel faisait penser à un néant d’où l’on chercherait à créer un monde, sans réussir. Le vide emplissait l’espace, les passants ne passaient pas, comme si ces trombes d’eau n’avaient été rien de moins que de l’acide sulfurique. J’étais la seule âme qui avait osé se mouiller le sommet de la tête.
   Naïvement sans doute et ne craignant pas d’attraper la mort, je marchais tranquillement à travers les gouttes, sans les éviter, chantant quelques classiques du répertoire noir américain et manquant parfois de tomber sur les pavés, dans une glissade imprévue.
   Entre les enseignes du fleuriste, du boulanger et du serrurier, je cherchais attentivement le mot « punaisier » mais je ne voyais rien. Mes longs cheveux de jais, qui dégoulinaient maintenant sur toute la largeur de mon front, troublaient ma vue et je me perdis dans une ruelle sans nom.
   La main que je passai dans ma crinière de sauvage pour évincer ce flou dans mon regard me fit apercevoir une silhouette qui marchait dans ma direction.
   Elle non plus ne semblait pas craindre les effets de cette pluie matinale. Les gouttes qui glissaient le long de son corps — se faisant de plus en plus distinct pour moi — donnaient l’impression qu’elle était en train de fondre ou bien de se vaporiser.
   C’était ma femme et elle portait un chapeau.
  C’était la première fois que nous nous rencontrions. Nous n’échangeâmes que quelques formules de politesse et elle me suivit, sans broncher, puisqu’elle savait aussi. Elle avait la banalité, ainsi que la douceur, mais surtout l’attitude géniale et alambiquée de la femme que les idéologies romantiques adolescentes se créent au creux d’une nuit, pour  se donner l’espoir qu’elles ne finiront pas seules.
   Je l’amenai dans mon appartement de la rue Monge et quelle ne fut pas mon indifférence lorsque je me rappelai de cette punaise qu’il me manquait toujours !
   Un rire aigu s’échappa de la bouche de cette inconnue que j’avais fait pénétrer dans ma tanière. Elle glissa une main fine dans la poche droite de son jean et en retira un petit objet doré, une punaise. Elle me la tendit.
Forcément.
   Quand elle ôta son chapeau, je remarquai, effaré, la teinte orange foncée de ses bouclettes qui me firent penser à la sorcière de mes rêves, à la Vénus faisant face à mon lit.  

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