De ce lycéen bouclé un peu chétif
et machiavélique à ses heures il ne reste rien, sinon tout. De son fauteuil d’étudiant
vieillard il se remémore les temps antiques où il se pavanait tel un oiseau de
proie à col en V dans la ville sainte morbihannaise.
Tout ce que nous savons faire,
nous, hôtes de boue, est de maudire le présent pour en sacraliser le souvenir
dès qu’il devient passé : « C’était bien avant ». En vérité et c’est
de cette manière que nous avons vécu les évènements : à l’époque, c’était chiant, c’était même nullissime,
détestable, un piège à adolescent parmi les vieilles biques dévotes et les
chacals d’épiciers, boulangers, tenanciers de snacks, barmans. Nous rêvions,
comme des caricatures de teen movie au futur glorieux qui nous attendait à l’entrée dans la vie active, la vraie vie,
la liberté : le droit en fait de tourner en rond dans une cage encore plus
grande. Et puisque l’Homme désire tout ce qu’il n’a pas encore ou ce qu’il n’a
plus en sa possession, ce passé si sombre est finalement devenu un jardin d’Eden
dans lequel toute chanson triste nous fait replonger la tête la première et avec
plaisir. La voilà canonisée, la ville sainte de nos premières amours ; les
voilà idéales et fugitives ces longues journées passées dans l’antre de la
connaissance renfermée et de l’interdit ; la voilà symbole d’allégresse
cette vieille fille alcoolique et enfumée comme un pompier qui, au moment où
son haleine vous traversait le visage comme une caresse de mort pour vous
rendre une mauvaise note, vous inspirait le désir d’un remake d’"Eléphant" de Gus
Van Sant. Et la voici, cette blonde déjà angélique jadis, encore plus sublime
ce soir, ne vous inspirant plus cette ancienne jalousie morbide. Elle est tout
simplement belle, imprimée dans la mémoire comme un texte fondateur et reposant
à jamais derrière vous. Au-devant, rien ne se profile encore et c’est la raison
pour laquelle votre présent vous terrifie. Ce présent prend les traits d’une
ville fantôme, ville dont il est impossible de sortir et où l’on tourne
inévitablement en rond, où l’on ne sait avancer, où l’on croit ne pas pouvoir
le faire : des limbes. Illusion. Inutile de vous rappeler que tout s’y
passe et que le brouillard perturbateur qui réside en cette « prison »
du temps présent ne demande, en fait qu’un clignement d’œil pour être dissipé et
renvoyé à l’ombre d’où il provient. Attendez, je ne vous incite pas à rendre
ses lettres de noblesse au présent pour rejeter la faute sur le passé ou
déféquer sur le futur. Car les trois temps n’en forment en réalité qu’un seul :
celui de l’éternité. On le sait, le passé n’existe plus, le futur n’existe pas
encore et le présent dont je vous parle à l’instant est déjà en train de
laisser place à un présent qui lui-même s’effacera bien vite, au profit d’un
autre. Un présent qui s’autodétruit de seconde en seconde est un temps qu’il
est difficile de nommer, sinon mouvement perpétuel. Je dis éternité et
mouvement. Nous allons d’évidences en
évidences, qui pourtant nous sortent constamment de l’esprit (esprit que nous
pensons être étriqué et qui ne l’est certainement pas). Dans ce temps étrange
que nous explorons sans cesse et dont il est difficile de sortir sans arrêter
de raisonner, l’obsession inextinguible du futur ou la nostalgie dévorante du
passé font office de prison, de liens que nous nous sommes nous-mêmes attachés.
La préférence pour hier rend l’aujourd’hui bien sombre, tel une amère déception et l’espoir
d'un futur plus brillant n’a pas non plus un effet meilleur. S’il s’agissait de
rêvasser de temps à autre à un passé heureux en compagnie de personnes aimées
ou de projeter vers l’avenir de hautes ambitions qui joueraient un rôle moteur dans
le présent, ce serait l’idéal. Sauf que, en réalité, l’homme va bien souvent d’un
extrême à l’autre au gré de ses désirs et de ses problèmes. Le présent (qui s’écoule
indubitablement) ou l’éternité mouvante peut donc être, soit un trou à rat, soit une cage dorée dont il est aisé de distendre les barreaux. Le passif, la
victime, le héros de tragédie se retrouve enchainé parmi les insectes
répugnants et les murs couverts des graffitis d’anciens hommes tels que lui,
alors que le personnage d’action, le démiurge de sa propre existence et conscient de
l’être, se voit très vite libéré de toutes ces limitations crasseuses et
infernales pour entrer dans l’instant. L'instant ne voit plus l’homme soumis au joug du temps mais au contraire, celui-ci assiste à la prise de décision de l'humain
qui, indifférent au défilé intempestif de ces quartiers de moments passés,
présents ou futurs, se fond dans l'instant pour vivre, être et surtout se comprendre exister.
Un de mes profs te conseilleraient la lecture de Paul Ricoeur : La mémoire, l'histoire, l'oubli.
RépondreSupprimerH.R.