mardi 20 décembre 2011

Les nouvelles de Paris n°3


Les pèlerinages se sont multipliés depuis quelques temps aux abords des monuments disparus. On ressent dans Paris une atmosphère pesante au sein de laquelle sont confinés des silences qui ne trompent pas. Il va se passer quelque chose. C’est certain. (Je dis cela parce que c’est un souvenir vécu et que je sais pertinemment qu’il va se passer un truc). D’une seconde à l’autre la mort va se mêler au quotidien de la plus belle martyre du monde. La Tour Eiffel ne se pâme plus comme avant et en ce dimanche matin elle ose à peine pointer vers le ciel, sachant que ce jour peut être le dernier, consciente du danger constant, de l’hypothétique détonation que tous cherchent à éloigner de leurs pensées mais qui revient comme une enfant sournoise et bruyante. Je me balade dans un coin inconnu en compagnie d’Eloïse et Jeremy, mes parents et suis aux anges. Je n’y connais rien. Les noms de rues m’échappent, les arrondissements me font tourner en rond lorsque j’y songe. Je ne préfère pas. Je me laisse entraîner par cette autorité, ce couple d’adultes responsables auquel j’espère un jour ressembler. Paris est d’une grandeur telle que j’aurais beau y revenir une centaine de fois, elle resterait pour moi associée à un brouillard dense qui empêche de prendre quelque repère que ce soit. Capitale à jamais inconnue mais pour toujours désirée. Une forme d’amour idéal sans doute. Je suis venu trop tard dans une ville trop belle (pour emprunter une phrase d'Alfred de Musset) et dans un monde trop laid, voué à une destruction prochaine. Vais-je rester là, à regarder ma ville se réduire à un souvenir de grandeur, de magnificence et n’être plus que l’ombre d’elle-même, n’être qu’un élément de plus dans le casier judiciaire de la bêtise humaine, une victime de plus du désastre engendré par ses illusoires histoires de religion ? Oui, parce que le gamin de dix ans dont je me rappelle ici et qui s’y promène, n’y pige rien du tout ou presque et l’adolescent de seize ans que je suis désormais n’est qu’un adolescent de seize ans. La conscience de l’impuissance, quelle réalité affreuse. Je pourrais tenter quelque chose, bien entendu, mais l’étincelle du suicide ne brille pas dans mes yeux. De plus, jusqu’à présent je ne crois pas m’être découvert de super pouvoirs. Vraiment, je devrais me taire, bien qu’ici je ne fasse que penser. Je devrais cesser de penser alors. Marcher au grand air, protégé par les adultes, laisser faire la mécanique corporelle, les mouvements qui se répètent, les gens qui parlent, les gens qui crient, les voitures qui roulent, les taxis qui klaxonnent, les clients des taxis qui grognent au fond d’eux-mêmes en pensant à toutes les stratégies qu’utilise leur chauffeur pour leur soutirer un peu plus d’argent, les embouteillages dans lesquels il s’enfonce avec plaisir en zieutant de temps à autre le compteur béni, les clodos aux coins des rues, les dernières feuilles qui s’apprêtent à tomber, les vendeurs de vêtements qui plient des pulls de marque et glissent quelques contrefaçons dans le tas, les petites conversations de quartier auxquelles participe qui veut, les amourettes à la Brassens qui traversent les âges, le temps qui passe, le temps qui s’arrête. Pourquoi ? On n’y voit plus rien. C’est l’affaire d’un millième de seconde. On se croirait à Alger dans les années cinquante. C’est une épicerie qui a sauté. Je ne sais pas si la poussière qui se déploie tel un nuage sinistre est à mettre sur le compte de ceux qui ont d’ores et déjà fait exploser l’Arc de Triomphe de la place de l’Etoile ou le Sacré-Cœur mais je me demande bien qui d’autre. Mes parents sont à terre, comme tout le monde et par réflexe couvrent ma tête de leurs mains inquiètes. Nous étions à cinquante mètres du lieu du drame. Autant dire que nous sommes chanceux. Thomas, vingt-deux ans, Cécile, onze ans, Marc, soixante-dix ans, Cosme, quatre ans et ses parents, Julien et Maxime, jumeaux de trente-trois ans et le patron, Jacques, cinquante et un ans le furent moins. Les flashs infos déplorent l’évènement, leur disparition subite, affreuse, inutile, impressionnante, traumatisante pour moi. La présidente intervient même à la télévision pour communiquer sa tristesse à son peuple, pour évoquer également l’enquête dont va faire l’objet cet attentat et les décisions qui vont être prises ensuite, après avoir eu connaissance des différentes revendications liées au "dimanche rouge". Nous sommes à l’hôtel et sur l’écran de télévision nous buvons des mots comme « prise de conscience », « goutte d’eau qui fait déborder le vase », « cinquième attentat dit « mineur » depuis les évènements de 2013, « possible déclaration de guerre », « tournant dans l’histoire de nos sociétés », etc. Ma mère fond en larme et mon père la prend dans ses bras. Personnellement, j’ai pleuré au moment de l’explosion mais un croissant au beurre parisien a vite fait sécher mes larmes. Je ne comprends pas tellement ces histoires d’attentat du haut de mes un mètre quarante-trois et ne pense qu’à mon séjour à Paris, la visite du lendemain au Louvre et le passage obligé pour mes géniteurs, la montée de la Tour Eiffel.

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