La première fois que j’ai
mis les pieds dans l’ancienne Lutèce, c’était un samedi. La nuit n’était pas
encore tombée, ne révélant pas tout à fait à mes yeux le fantastique de la
chose. Il fallait patienter, il fallait se dire que le jour pouvait lui aussi offrir
quelques beautés malgré son visage blême et un manque profond de subtilité.
Janvier 2021, j’avais dix ans et prenais un malin plaisir à emmerder quiconque
était chargé de me surveiller, de prendre soin de cet être à l’apparence
fragile mais au fond diabolique. Le
« Quand est-ce qu’on arrive » habituel berça mes géniteurs pendant
trois heures et demi avant de pénétrer la capitale dans des embouteillages de
périphériques et avant de passer la porte Maillot. Il était 17 heures, le
soleil était censé se coucher bien qu’il ne se soit pas levé de la journée.
Jamais je n’avais été aussi excité. C’était l’aboutissement d’un rêve de gosse,
d’une obsession du berceau que personne n’avait jamais comprise. Bien souvent
j’entendais les gens critiquer Paris et ses bouchons continuels, Paris et ses
parisiens (totalement incapables d’être aimables et de conduire correctement),
Paris qui rend solitaire parmi la foule, Paris qui vous fait disparaitre dans
un flot d’indifférence, Paris où il fait toujours plus froid que chez soi, à
part si on vit dans le Nord etc. Mais Paris c’était aussi un petit quelque
chose resté en travers de bien des gorges depuis quelques années. J’ignore
combien de fois Napoléon Bonaparte s’est retourné dans sa tombe quand il a
entendu les explosions détruire ce qu’il avait ordonné de construire deux
siècles plus tôt. La mémoire de la France s’est vue souillée par ces soldats
inconnus, ces ombres menaçantes et destructrices. De l'Arc de Triomphe il ne
nous reste plus que des cartes postales et de sa fin nous n’avons que les
images prises par les caméras de surveillance des magasins de luxe des Champs
et celles de touristes effrayés et à la fois surexcités. Ce fut un coup dur, un
double coup dur puisque le jour même, je n’avais que deux ans mais j’ai l’impression
de m’en souvenir, le Sacré-Cœur s’est effondré, propulsant des débris dans le
ciel et sur les toits de Paris et laissant dégringoler des morceaux de lui-même
sur les pentes de la butte Montmartre. Cent pertes humaines furent à déplorer
pour ce qui est de l’Arc de Triomphe, tandis qu’au sommet de Paris, quatre cent
personnes ont perdu la vie et deux cents cinquante-six ont été blessées
gravement. Les fidèles priaient de leur
air sérieux en regardant, remplis d’espoir, l’image géante du Christ ouvrant
les bras. Ils n’en ont pas cru leurs yeux quand Jésus s’est écroulé sur eux en emportant tout sur
son passage. Une communion avec la mort au mois de Juin 2013. Autant vous dire
que ces évènements firent la Une de tous les journaux pendant des mois et des
mois. A la télévision on ne parlait que de ça et même si j’étais incapable de
comprendre, j’ai ces images gravées en moi pour longtemps. Cela a d’ailleurs
redéfini toute la politique dans le monde. On ne pouvait pas laisser faire
cela, c’était un 11 septembre à la française. Il a fallu des semaines avant que
les gens se rendent véritablement compte de ce qu’il s’était passé. On n’imaginait
pas que Paris puisse être touché. Paris, c’est un peu l’œuvre d’art de l’Histoire
des Hommes et il faut être sacrément sans scrupules pour oser l’abîmer. Et encore,
ils n’ont pas pour le moment rayé le Louvre. Quoi qu’on en dise, Paris a perdu
son âme ce jour-là pour tous les français. Je pense que ce samedi où nous
sommes arrivés mes parents et moi dans la capitale encore meurtrie, j’ai été le
seul à rêve d’y habiter, j’ai été le seul à croire encore à Paris dans sa
version intégrale et non pas comme une de ces villes handicapées à jamais par
une terreur profondément installée. Ces salopards sont parvenus à rendre malade
la plupart des français. Les psys ne dorment plus tellement les clients
affluent.

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