samedi 17 décembre 2011

Les nouvelles de Paris n°2


La première fois que j’ai mis les pieds dans l’ancienne Lutèce, c’était un samedi. La nuit n’était pas encore tombée, ne révélant pas tout à fait à mes yeux le fantastique de la chose. Il fallait patienter, il fallait se dire que le jour pouvait lui aussi offrir quelques beautés malgré son visage blême et un manque profond de subtilité. Janvier 2021, j’avais dix ans et prenais un malin plaisir à emmerder quiconque était chargé de me surveiller, de prendre soin de cet être à l’apparence fragile mais au fond diabolique.  Le « Quand est-ce qu’on arrive » habituel berça mes géniteurs pendant trois heures et demi avant de pénétrer la capitale dans des embouteillages de périphériques et avant de passer la porte Maillot. Il était 17 heures, le soleil était censé se coucher bien qu’il ne se soit pas levé de la journée. Jamais je n’avais été aussi excité. C’était l’aboutissement d’un rêve de gosse, d’une obsession du berceau que personne n’avait jamais comprise. Bien souvent j’entendais les gens critiquer Paris et ses bouchons continuels, Paris et ses parisiens (totalement incapables d’être aimables et de conduire correctement), Paris qui rend solitaire parmi la foule, Paris qui vous fait disparaitre dans un flot d’indifférence, Paris où il fait toujours plus froid que chez soi, à part si on vit dans le Nord etc. Mais Paris c’était aussi un petit quelque chose resté en travers de bien des gorges depuis quelques années. J’ignore combien de fois Napoléon Bonaparte s’est retourné dans sa tombe quand il a entendu les explosions détruire ce qu’il avait ordonné de construire deux siècles plus tôt. La mémoire de la France s’est vue souillée par ces soldats inconnus, ces ombres menaçantes et destructrices. De l'Arc de Triomphe il ne nous reste plus que des cartes postales et de sa fin nous n’avons que les images prises par les caméras de surveillance des magasins de luxe des Champs et celles de touristes effrayés et à la fois surexcités. Ce fut un coup dur, un double coup dur puisque le jour même, je n’avais que deux ans mais j’ai l’impression de m’en souvenir, le Sacré-Cœur s’est effondré, propulsant des débris dans le ciel et sur les toits de Paris et laissant dégringoler des morceaux de lui-même sur les pentes de la butte Montmartre. Cent pertes humaines furent à déplorer pour ce qui est de l’Arc de Triomphe, tandis qu’au sommet de Paris, quatre cent personnes ont perdu la vie et deux cents cinquante-six ont été blessées gravement.  Les fidèles priaient de leur air sérieux en regardant, remplis d’espoir, l’image géante du Christ ouvrant les bras. Ils n’en ont pas cru leurs yeux quand Jésus  s’est écroulé sur eux en emportant tout sur son passage. Une communion avec la mort au mois de Juin 2013. Autant vous dire que ces évènements firent la Une de tous les journaux pendant des mois et des mois. A la télévision on ne parlait que de ça et même si j’étais incapable de comprendre, j’ai ces images gravées en moi pour longtemps. Cela a d’ailleurs redéfini toute la politique dans le monde. On ne pouvait pas laisser faire cela, c’était un 11 septembre à la française. Il a fallu des semaines avant que les gens se rendent véritablement compte de ce qu’il s’était passé. On n’imaginait pas que Paris puisse être touché. Paris, c’est un peu l’œuvre d’art de l’Histoire des Hommes et il faut être sacrément sans scrupules pour oser l’abîmer. Et encore, ils n’ont pas pour le moment rayé le Louvre. Quoi qu’on en dise, Paris a perdu son âme ce jour-là pour tous les français. Je pense que ce samedi où nous sommes arrivés mes parents et moi dans la capitale encore meurtrie, j’ai été le seul à rêve d’y habiter, j’ai été le seul à croire encore à Paris dans sa version intégrale et non pas comme une de ces villes handicapées à jamais par une terreur profondément installée. Ces salopards sont parvenus à rendre malade la plupart des français. Les psys ne dorment plus tellement les clients affluent.

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