Dans les
palais aux merveilles que sont les musées, les objets du passé côtoient les
êtres du présent à longueur de temps. Ce sont de multiples paires d’yeux qui
transitent dans les galeries, la journée pour épier les pièces rares ou se
cultiver ; mais les locataires immobiles des musées ont tout le loisir,
eux aussi de scruter ces passants d’un instant
et, s’ils ont pris l’habitude de se faire cataloguer au sein d’œuvres de
génies de la peinture ou de fous de la sculpture, ils n’hésitent pas non plus à
poser des étiquettes sur tout cet afflux d’hommes avide d’art. Après des
siècles d’observation, voici leurs conclusions :
« Les
gens qui fréquentent généralement (sauf exceptions) nos appartements, doivent
être classés en trois catégories : Les passionnés (ou courageux), les affamés (ou déserteurs de la dernière minute)
et les absents (ou personnes présentes pour faire plaisir à un ou une
passionnée qui est leur ami(e) ou leur mari/femme).
Les premiers
se délectent toujours de nous contempler de façon béate pendant plusieurs
heures parfois, sans sourciller, sans jamais se plaindre mais en émettant
diverses critiques sur le style de feu notre créateur et en se disputant souvent entre passionnés d’art. Nous ne dirions pas qu’il est déplaisant de se
faire admirer de la sorte, mais parfois ce voyeurisme effréné laisse certains
d’entre nous un peu intimidés, voire oppressés.
Les
deuxièmes, nous les nommons « affamés » pour une raison simple :
ils ont les yeux plus gros que le ventre. En effet, à l’entrée du musée ce sont
toujours ceux-là qui, pressés de nous rencontrer émettent des tas de discours
sur la culture, sur le fait qu’il est important d’accéder aux grandeurs des
civilisations passées etc…etc… Ces affamés sont souvent accompagnés d’un ou
d’une passionnée (qui n’en a pas l’air au départ) et à qui ils veulent en
mettre plein la vue. Arrivés au premier
d’entre nous, que ce soit un tableau de De Vinci ou une œuvre de Duchamp, les
affamés passent au moins dix bonnes minutes à le contempler pour faire croire à
tout le monde qu’ils ont pour lui une fascination d’esthète. Puis petit à petit,
plus la visite se fait longue, plus le temps passé devant une œuvre se fait
court. Les grands discours du départ sont oubliés et le ventre des affamés se
creuse de plus en plus. On approche de midi ou encore du soir et il n’est plus
possible pour eux de penser à autre chose que la bouffe. La culture est alors
reléguée au rang d’intérêt bien lointain que supplantent les suppliques de l’estomac.
Les derniers d’entre nous entrevoient à peine les silhouettes de ces affamés
qui ne font plus attention aux beautés qui les entourent. Un seul mot leur pend
au museau : SORTIE. Bien qu’ils essaient à chaque fois de chasser le
naturel par un excès de pédantisme, celui-ci finit toujours par revenir au
galop. Il est drôle de les voir prendre garde à la moindre phrase écrite sur un
mur et se donner en spectacle à qui veut bien les regarder, pour une heure et
demi plus tard vanter les mérites des cuisiniers du restaurant du musée. Il existe également un dérivé de cette deuxième catégorie de spectateur, qui, sans être pédant se trouve être trop optimiste quant à sa capacité à rester plus de deux heures dans un lieu pareil. Au bout du compte, si la nourriture n'est pas le moteur du départ, les toilettes font office d'alibi.
Les derniers
ne sont pas les plus intéressants mais sont peut-être les plus francs. Dès l’entrée,
tout est clair : ils ne sont présents que pour accompagner quelqu’un et
non pas pour regarder quoi que ce soit. Si on leur avait demandé leur avis, ils
seraient restés à l’extérieur pour fumer clopes sur clopes. Mais bon, il faut
bien faire plaisir à quelqu’un de temps en temps. C’est pourquoi, il nous
arrive souvent d’apercevoir un être ou deux qui traîne ses savates sur le
parquet brillant en ayant la tête on ne
sait où, mais en tout cas pas dans l’Histoire de l’art. Le seul réconfort de
cette catégorie de visiteur se révèle à mi-chemin, dans les grandes galeries où
l’on ne sait plus vraiment où donner de la tête : ce sont les banquettes.
Vous avez toujours un passionné, assis qui nous fixe intensément, alors qu’à
côté de lui une personne semble se demander comment il fait pour trouver
quelque avantage à explorer du regard ces vieilleries. Cela est très blessant
pour nous d’ailleurs, qui avons tendance à nous croire immortelles. Mais dans la plupart des cas, leur présence n’est
qu’une affaire de minutes car ils finissent tous à un moment ou à un autre par
dire à leur camarade de visite : « Excuse-moi mais il faut que j’aille
prendre l’air » ou « Je reviens, je vais voir ce qu’il en est un peu
plus loin » ou encore « Il y a une œuvre en particulier que je
voudrais voir mais elle se trouve en fin de visite, alors on se retrouve à l’extérieur, OK ? ».
Les
passionnés sont aux absents ce que le cinéma est aux téléfilms. Quant aux
affamés, ils sont une mauvaise comédie dont on ne voit jamais la fin. Prenez donc
notre place. »
Bref, nous nous sommes tous retrouvés un jour ou l'autre avec une de ces trois catégories le temps d'une matinée ou d'un après-midi au musée.
Mais la question est de savoir dans laquelle vous vous classerez vous-même...

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