Prague est un pari tenu sans grande peine pour des français
en quête de beautés architecturales uniques. Dès la sortie de l’aéroport, l’impression
de dépaysement me prend aux tripes et j’ai la tête qui tourne comme je pénètre enfin dans cette ville carte postale dont je
rêve depuis des années. Il fait nuit et j’aperçois une Lune verte. Vraiment,
sommes-nous encore sur Terre ? Le compteur tourne aussi vite que roule le
véhicule mais dans le rétroviseur le sourire du chauffeur est introuvable. La
méfiance à la française veut qu’on le soupçonne de nous arnaquer, surtout qu’on
a été prévenu avant le départ qu’il fallait se méfier des chauffeurs de taxi,
de vilaines bêtes ; mais c’est finalement avec le sourire que nous
regardons notre fragile bourse se vider. Le sort en est jeté, il n’y a plus
rien à comprendre, nous sommes à Prague, la magie opère. Tant de clichés qu’on
accepte sans rechigner ! Prague est plus beau de l’extérieur mais il y
fait trop chaud alors on se plaint en nage de ne pas y être venu en hiver. Les
musées de Prague sont décevants, il n’y a rien à voir. Préférez Paris !
Prague est plus belle la nuit avec les quatre violonistes du Pont Charles qui
attirent les foules touristiques en reprenant dans une transe effective des
standards de la chanson américaine comme « Love me Tender » ou encore
« quelque chose qu’on sait qu’on connaît mais en fait, peut-être que non ». La rivière Vltava interromprait presque son
cours pour écouter danser les archets. La bière y coule à flots et il n’est pas
rare de terminer sa soirée dans une taverne souterraine à jouer au gouteur
des quelques cinq cent bières dont les marques déposées ornent les murs
alentour, avant de tomber gaiement à la renverse et chanter l’hymne national
français sous l’œil amusé, quoique inquiet, des autres clients. Aloe vera est
la devise de tous les touristes, après des heures de marche à travers ce
labyrinthe kafkaïen qui n’offre point de coins d’ombre pour se protéger du
monstre solaire. Seul le Palais permet d’obtenir quelques heures de répit dans
cette traque qu’organise chaque été la chaleur. Sauf que…sauf qu’il n’est pas
intéressant de visiter le Palais. Préférez aussi les glaciers ou l’Opéra.
Préférez surtout chanter dans les rues tard le soir, quand tout le monde dort ;
quand tout le monde se réveille, alerté par les cris des touristes que nous sommes et qu'ils haïssent.
Ils se sentent assaillis par des ennemis et organisent la résistance. "Encore ces connards de touristes bourrés" doivent-ils penser. Les fenêtres
s’ouvrent et des cascades d’eau atterrissent sur le sol et sur certains d'entre nous. Les plus malins
en sortent tout secs et les plus silencieux tout trempés. C’est la dure loi de
Prague qui nous est révélée sous des paroles accueillantes comme « Fuck
you… ». On reviendra ! Au retour de
l’assommoir au houblon, celle qu’on n’attendait pas, la pluie, fait une
apparition remarquée. Elle lacère de ses cordes qui veut, mais nous sommes
forcés de sortir pour choper le premier taxi à l’arrêt. Très malin, celui-ci
nous taxe la météo et nous nous retrouvons avec le quadruple de l’addition
habituelle sur les bras. Je me retiens de crier au scandale mais je ne parle
point la même langue ; bien que la langue de la colère, tout le monde la
parle. Je sors à l’extérieur et ne
cherche même plus à éviter les vagues de pluie qui s’en prennent à ma tignasse
et à ma chemise. L’orage gronde et c’est magnifique ! Nous étions en fait
assoiffés d’une bonne averse et celle-ci nous a fait retomber en enfance. Mes
poches sont vides mais mon sourire revient tandis que le taxi s’éloigne pour
arnaquer quelqu’un d’autre. « Oh Prague, qu’à tu donc fait de moi ? ».
Quelqu’un de plus insouciant, sans doute.

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