Vincent, trente-deux ans, responsable du rayon électroménager du Géant d’Auvers sur Oise en France, était victime de troubles obsessionnels compulsifs qui avaient pour objet les vieilleries, si bien que la seule vue d’une brocante en pleine effusion le rendait malade et provoquait chez lui la crainte démultipliée d’une mort prochaine. On ne trouvait guère chez cet homme que le must des nouveautés high tech à quoi il conférait le pouvoir de le protéger contre la menace d’un monde vieillissant rempli de vilaines antiquités. Ces objets, nécessaires au maintien de la santé mentale de Vincent avaient une faible pérennité puisqu’ils finissaient aux ordures après un laps de temps très court : une année ; et ce baptême du neuf sans cesse répété, amenait notre homme à courir tous les magasins du coin, obtenir des remises sur les produits grâce à son job et remplir à nouveau son appartement de canapé, fauteuils, frigidaire américain, micro-onde, télévision, machine à laver, ordinateur, mais aussi tableaux tout juste peints, vases à peine passés au four, tapis récemment brodés…etc… Inutile de dire que la vie sociale et amoureuse de Vincent se révélait inexistante car des amis sans cesse rejetés pour cause d’ancienneté et des amours aux cœurs brisés retenaient la leçon et ne lui faisaient pas bonne publicité. On a fini par montrer du doigt cet homme un peu étrange et cruel dont l’expression favorite était visible sur la porte d’entrée de son logis, formée par des aimants décoratifs en forme de lettres de l’alphabet, objets inutiles mais neufs : « tout nouveau tout beau ». Au Géant d’Auvers sur Oise, tout le monde savait à quoi s’en tenir et personne ne faisait de son comportement une maladie puisque Vincent n’était qu’un collègue un peu spécial dont le trouble faisait sourire la plupart des employés du magasin et aucun de ceux-là ne cherchaient à établir de véritables liens avec lui. Vincent avait conscience de son problème mais ne pouvait pas lutter très sérieusement contre ; c’était un adversaire bien trop coriace auquel la société de consommation apportait de quoi se renouveler, par le désir de posséder une nouveauté, d’ores et déjà condamnée à vieillir précocement. Avec cet homme, aucune babiole n’avait une belle mort mais subissait, au contraire un rejet total de son propriétaire.
Mais Vincent n’était pas que cela, un personnage soumis à de vaines obsessions, il avait des qualités, comme tout un chacun et une sensibilité à fleur de peau qui le faisait souffrir son handicap. Mais cette solitude, conséquence de son comportement, l’amenait à ne pas se considérer comme quelqu’un d’heureux. Il voulait partir de cet endroit un peu minable et acquérir un confort matériel supérieur à celui-ci pour au moins passer son existence malheureuse dans un cadre qui satisferait totalement les désirs fous de son TOC et le laisserait en paix pour une durée plus longue. En effet, quand l’argent fait des siennes, une impression de nouveautés presque éternellement neuves assaille l’acheteur. Si Vincent avait pensé à se faire simplement soigner, je n’en sais rien, mais en tout cas il ne le fit pas. Ses tristes rêves de richesses dans un ailleurs plus « moderne » se répétaient de plus en plus alors qu’il somnolait dans son futon soyeux. De ses journées, il ne faisait que penser à cela, sans prendre garde aux avertissements de son patron. Il finit par être viré, une belle journée de printemps et n’eut aucunement l’intention de se trouver un nouveau travail. Il n’appartenait plus au versant actif de la société mais n’appartenait plus vraiment non plus à ce monde. Il se créait un univers où son trouble pouvait assouvir ses folies. Un après-midi, alors qu’il se baladait dans un bois d’Auvers sur Oise et s’enfonçait dans des songes dorés par la monnaie, il trébucha sur quelque chose de curieux. Ce n’était pas une branche mais un objet qui dépassait du sol, comme enterré à l’intérieur. Il s’approcha et devina que la chose en question avait une grandeur étonnante, et à mesure qu’il déterrait une sorte de coffret, il évaluait approximativement sa longueur, sa largeur : au moins un mètre sur un mètre cinquante. Après avoir retiré la terre qui s’accrochait à l’objet il fit face à un dilemme : son trouble lui conseilla intérieurement de ne point ouvrir ce coffret et de le laisser à sa place, mais sa curiosité, très forte ici, eut le dessus pour un temps. Il parvint difficilement à ouvrir le coffret, après dix minutes d’efforts ininterrompus et découvrit quelque chose de la forme d’un tableau enveloppé dans un morceau de tissu. En effet, c’était un tableau. Vincent éprouva un rejet immédiat et il fut presque surhumain pour lui de contrôler son envie de fuir le plus loin possible de ce témoin du passé. Mais ce qu’il tenait entre ses mains, il venait de le voir, pouvait aussi lui permettre d’accéder à son rêve, ou à celui de son trouble : devenir riche. Acquérir un Van Gogh semble fantaisiste mais c’est une réalité à laquelle Vincent dut se résoudre avec bonheur en observant attentivement la signature bien rare du peintre mais donc précieuse qui pénétrait son regard et semblait familière puisqu’elle était son propre prénom. Au-delà de la signature on ne pouvait se tromper en admirant cette œuvre représentant les bois d’Auvers sur Oise. Magnifique œuvre, et si Vincent ne connaissait que l’essentiel du travail de création de Van Gogh il savait que le maître était mort ici, dans cette ville et il pouvait déjà définir le montant exorbitant de sa vente prochaine. Il allait devenir le maître de la nouveauté en quelques sortes. Un tableau inédit de Van Gogh ? C’était un fait à prouver mais qui augmentait hypothétiquement sa valeur et son prix. Oubliant pour quelques temps son TOC, Vincent se hâta de rentrer à son appartement pour faire quelque recherche sur internet, à propos du peintre et il ne trouva aucune mention de l’œuvre découverte dans les bois. Son excitation atteint son apogée lorsqu’il lut les prix habituels de vente de tableaux aussi précieux et même beaucoup moins précieux que celui dont il avait fait l’acquisition. Il décida d’accrocher le tableau au mur et frappa son trouble obsessionnel compulsif d’un coup presque critique. Il appela un collectionneur parisien assez renommé dans le métier et lui fit part de sa découverte. Tout d’abord, celui-ci ne le cru pas et cria à la mauvaise blague, raccrocha. Mais notre homme ne s’avoua pas vaincu pour autant et passa un deuxième coup de fil au collectionneur qui accepta, après garanties de Vincent (clichés de la pièce), d’organiser une rencontre. Des questions plein la tête il ne put s’empêcher d'interroger un peu ce professionnel à propos de l’argent. Celui-là déclara qu’il n’était pas raisonnable de parler d’argent alors que rien n’était certain mais que s’il disait vrai il serait avant la fin de la semaine un homme riche ; dans le cas d’un mensonge il serait obligé de porter plainte et d’infliger au petit comique une correction dont il avait le secret. Vincent se prépara pour son heure de gloire.
Étalé
dans un fauteuil en cuir marron foncé, avec à la main un verre de Grand
Marnier et contemplant l’œuvre délicatement accrochée au mur sous ses
yeux, Vincent savourait sa réussite prochaine. Devant le fait presque
accompli, ses projets initiaux faisaient l’objet d’une métamorphose
constante à mesure que la soirée avançait jusqu’à son apogée où Vincent,
ivre décrivit des ronds sur la table du salon avec ses doigts trempés
dans l’alcool, tout en imaginant un futur heureux en compagnie d’un être
humain plutôt qu’avec du matériel de pointe. Il s’endormit sur place,
accompagné dans le royaume d’Orphée par les douces émanations du génie
de Van Gogh, dérangé bien malgré lui dans son sommeil terreux.
En
l’espace de quelques heures, l’ambiance changea du tout au tout.
Vincent fût dérangé aux aurores par le visage boisé de la migraine, sœur
de la cuite de la veille. Bien qu’inutile, on le sait, dans les cas de
lendemains difficile, il mit dans son idée de trouver une aspirine pour
pallier la douleur mais celle-ci ne daigna point se montrer à lui. Au
contraire, ce qui frappa à sa porte comme à sa tempe, ce fût le TOC, la
femme trompée qui revenait à la maison pour étaler des reproches sur la
tête de son époux ; et trompée avec rien de bien fameux: une vieille
croute génial. Pénétrant le mental de Vincent, à découvert en ces
circonstances, le trouble n’eut aucun mal à reprendre les rênes de ce
palais intérieur, dévasté depuis peu par des désirs trop importants pour
leur occupant. Et parvenu aux commandes de cet amoncellement de vide,
la première décision que le trouble prit fut de diriger le courroux de
Vincent contre la pièce de musée. S’engagea entre l’homme et son
trouble un débat que le second comptait mener à bien vers la destruction
du tableau qui troublait le train quotidien de tout ce beau monde
intérieur. Vincent s’assit sur son fauteuil et comme il souffrait trop
de ce mal de tête, il voulut se défouler, enfin il crut le vouloir
puisqu’en fait, non, c’était Gauguin (c’est comme ça que le TOC se
nommait). Vincent essayait tant bien que mal de reprendre le contrôle de
lui-même, de penser au bien que cette nouvelle vie lui aurait fait, à
Paris, dans les beaux quartiers, loin de cette ville paumée et
anesthésiante où l’on venait vivre pour mourir ou peindre mais pas pour
être heureux. Cependant, Gauguin, ce n’était pas rien, c’était une chose
puissante et dévastatrice qui gouvernait ses nerfs et qui prenait un
malin plaisir à jouer avec sa tête, si bien qu’il ne put bientôt plus
résister à l’envie de tout casser, de lacérer le canapé, les tableaux,
LE TABLEAU…
Mardi,
quatorze heures , le rendez-vous était fixé. Le collectionneur devait
arriver avec du retard mais il viendrait. Vincent, allongé sur le lino
noir ne l’attendait pas. Il n’osait pas se lever de là pour regarder
l’état de feu son appartement. Fatras d’objets blessés en plein cœur par
un toqué, étalés eux-aussi sur le sol avec l’envie de voir leur agonie
se terminer. Il n’y avait que Van Gogh qui était encore accroché au mur,
intact mais totalement traumatisé par ce qu’il venait de voir : un
combat entre Vincent et Gauguin duquel Gauguin ne s’en sortit pas sans
séquelles. Il gisait près de la fenêtre, à deux doigts de rendre l’âme.
Et il rendit l’âme. Vincent n’avait plus l’obsession du neuf. Il prit
une pelle et jeta le cadavre par le trou des toilettes avant de tirer
la chasse d’eau et voir tourbillonner son pire cauchemar vers les égouts
où était sa place. Il décrocha le tableau du mur et l’enveloppa
soigneusement avant de sortir de l’appartement sans jeter un regard sur
les bibelots brisés qui faisaient maintenant partie d’un passé exorcisé.
Sur une terrasse de café il rencontra le collectionneur qui se révéla
bien sympathique et disposé à racheter la pièce pour une somme
colossale. Mais Vincent s’était pris d’affection pour son Van Gogh et
refusa l’offre de l’homme, sachant qu’elle était bien en dessous de la
véritable valeur du tableau. Le collectionneur ne l’entendit pas de
cette oreille et harcela Vincent pendant des mois et le chef de rayon
décida finalement de se débarrasser de son bien pour retrouver une
existence supportable. Il aurait pu faire plaisir au collectionneur mais
il n’aimait pas faire plaisir aux emmerdeurs et prit contact avec un
organisme plus important, qui s’occupait à grande échelle des œuvres
d’arts retrouvées pour les remettre dans leur environnement, les musées.
On en offrit trente millions d’euros à Vincent, qui en vérité ne savait
pas quoi faire de cet argent comme ses rêves matériels avaient disparu.
Enfin, il avait changé et se dit que, pourquoi pas il aurait pu ouvrir
une caverne aux merveilles et peut-être attirer dans ses filets une
autre pièce rare qu’il n’aurait pas laissé filer cette fois et avec
laquelle il aurait pu vivre sa nouvelle vie. Ce qu’il fit. Amour à
l’ancienne. Dans son appartement stylé ancien Paris, il garda au mur une
copie de « Bois d’Anvers sur Oise », symbole du renouveau grâce auquel
il avait compris qu’on pouvait faire du neuf avec du vieux.

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