Premier jour
Son de clairon enregistré sur Smartphone, c'est moins solennel mais plus pratique et c'est ce qui est prévu pour demain. En une nuit les consciences vont cogiter dans la seule perspective de la mort, mais d'abord, il est un devoir de s'arrêter quelques minutes, une heure au moins sur les adieux à la famille qui se déroulent sur Facebook donc, étant donné que les appels sont interdits et que nous envoyons au champ de Mars des adolescents pour la plupart, des jeunes hommes du moins, pas mal de jeunes filles, des pères de famille d'un nouveau genre qui les fait plus s'apparenter à des mères aux foyers arrachées à leur linge sale ou au repassage, des hommes plus vieux qui de leur temps se trémoussaient sur les démons de minuits comme les enfants d'une génération nouvelle, libérée du fardeau de ses ainées, dispensée du devoir de jouer au petit soldat et quelques quasi vieillards aisés qu'on ne reconnaît pas comme tels et qui ne remercieront jamais assez les doses mensuels de Botox de leur avoir volé les années restantes, eux qui n'auraient jamais dit : « fontaine de jouvence, je ne boirai pas de ton eau ». Mais avec cent mille soldats pour cinquante mille smart phones en moyenne, il va être difficile de s'entendre dans les rangs de notre belle armée française et on entend dors et déjà des combats se déclarer alors que nos ennemis ne sont encore qu'une triste perspective et qu'il est bien dit qu'on attend de nous d'être frais et dispos tout le jour, de l'aurore au coucher du soleil car ce ne sera ni une guerre d'usure, ni un Blitzkrieg mais une boucherie lente et à la fois rapide, un hymne à la vie pour certains hommes comme une danse funèbre pour d'autres, une offrande à Dieu, un sacrifice aux dieux, une souffrance pour bouddhistes, un attentat forcé pour musulmans et un zénith à elle toute seule, une renaissance des mythes guerriers et un réveil des belles au bois dormant : l'Histoire, la Gloire...
Première nuit
Les
hommes sont réunis dans un sas de clarté moqueuse où le haut-parleur
invisible galvanise les troupes, fatiguées de la longue nuit. Les
désirs, les passions, tout a été assouvi sous la lune pleine. Des femmes
ont été jetées en pâture aux guerriers car il fallait leur faire
plaisir avant de mourir, quand même. C'est la moindre des choses. De
jeunes hommes furent offerts aux quelques amazones présentes,
lorsqu'elles voulaient bien d'eux. Oui, les femmes sont plus sérieuses
quand elles ne préfèrent pas rester entre femmes. Une soirée pyjama,
avant le trou noir, c'est un délice pour les yeux. Et c'est à la France
que les soldats ont fait l'amour ; les femmes étaient vêtues aux
couleurs de notre chère patrie. Le féminisme n'avait plus rien à dire et
leurs représentantes étaient elles-mêmes un cadeau fait aux
combattants, il fallait bien faire un « effort national » d'après le
Président, qui, comble de l'ignominie se trouvait être de sexe féminin.
Fameuse nuit de Septembre qui fût arrosée comme il se devait. Un
dernier sourire avant la violence, sachant que personne ne connaissait
l'identité de nos ennemis. Tout homme français (ici toute notion
d'identité nationale se limitait à « tout homme vivant sur le sol de
France ») a reçu un beau matin d'Août une convocation importante du
ministère de pacotille lui ordonnant de se préparer à faire don de sa
force et de sa vie au pays. Même les handicapés, les pédés, les
artistes...surtout les étrangers, meurtriers et pacifistes. Il est fort
évident que cette nouvelle fit le Buzz mais on n'eut pas trop le temps
d'en parler sur les plateaux télé, dans les magazines et à la radio
puisque tout ce beau monde était lui-aussi convoqué pour la grande
boucherie. Merci la guerre de faire taire ces imbéciles. Mais non merci
la guerre s'il s'agit de moi-même y perdre la vie. Je n'ai pas dormi
depuis environ un mois, j'ai même oublié de regarder mon émission
favorite : secret story. Ah oui, en parlant de cela, j'oubliais. Les
premières lignes seront les anciens candidats de télé réalité,
commandées par les présentateurs : Benjamin Castaldi, Nikos Aliagas,
Christophe Dechavanne et Denis Brogniart. La journée risque d'être fort
distrayante avec pour invité d'honneur...attention vous risquez d'être
contents...ça commence par un Pa, ça finit par un Tien, le bien nommé
Patrick Sébastien ! Le héros de la dernière guerre nous fera oublier
tous nos soucis en interprétant son titre phare : « tournez les
serviettes », modifié un peu pour l'occasion : « tournez les
baïonnettes ». Vous voyiez, la guerre n'aura pas que de mauvais côtés.
La mort sera beauf. Le sas se fait de plus en plus lumineux, comme si on
tentait de nous aveugler, comme si on voulait qu'on ne puisse pas se
défendre face à nos ennemis inconnus. Il y en a déjà qui parlent de
complot. J'essaie de fermer les yeux mais le spectre persiste. Et puis
tant pis. Je vais au-devant d'une mort certaine et certainement plus
joyeuse que tout ce que je vis en cet instant de déprime. Toute une
vague de soldats habillés de bleu qui se déchainent contre les murs,
mais ils ne frappent pas, ils se laissent aller la tête contre le béton,
comme pour s'écraser la cervelle de peur qu'on leur prenne ensuite le
droit de mourir librement. Vous avez raison, la vie s'attarde trop en
ce lieu et les hommes changent, ces attardés de la mort.
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