mercredi 26 octobre 2011

Le pont

Je gagnais la semaine passée un pont nouant deux rives lorsqu’attiré par la fluctuation des eaux infâmes du dessous, je m'arrêtai. Sans doute voyais-je en ce sombre remous l'accord de mes pensées entre elles et une sérieuse alternative à la tristesse que m'infligeaient les neiges fondantes. Quoi que ce fût, ça ne dura pas une éternité. Par la perte fugace de mes réflexes paranoïaques j'avais omis de prendre en compte le crépuscule naissant et la probabilité somme toute très forte de croiser quelque loup égaré sur le chemin. Penché sur le garde-fou et scrutant la rivière avec l'espoir d'y trouver mon reflet je ne m'attendais pas à ce qu'un être m'adresse une parole aussi déplaisante. Mes nerfs ne tardèrent pas à me transmettre une des décharges dont ils ont le secret alors qu'on me demandait de me retourner. Quel genre d'inconnu peut donner des ordres et espérer que j'y réponde. Puis d'ailleurs, cette voix-là ne m'inspirait pas confiance par le ton belliqueux avec laquelle elle clamait ses mots. Je ne sais alors quel sentiment me fit sortir de mes rêveries ce soir-là : surprise, curiosité, peur, colère ? Je tournai la tête pour observer de plus près mon adversaire. Comment avais-je pu ne pas me douter que se trouvait devant moi l'arrogance même de notre temps, ce qu'on a pris l'habitude d'appeler racaille. Je traduirai ici le vocabulaire. N'aurais-tu pas une cigarette pour moi mon enfant ? Non je ne fume pas. Il me semble que tu mens, je peux le sentir dans ton regard. Point du tout,
(je tente surement par peur, de donner une explication aussi convaincante que possible à cette personne si impressionnante, vêtue de chaussures Tn, d'un jean très laid, d'un sweat d'un goût douteux et de la coiffure significative que je vous laisse imaginer) je n'aime pas la cigarette, je sais que ce n'est pas commun de nos jours, blablabla. Je vous aurais dépanné avec plaisir, je comprends votre inquiétude à ne point trouver de quoi fumer, j'ai aussi des amis dans cette situation ... Si, il est clair que tu mens, je vais devoir te faire payer ton insolence (il sortit alors les mains de ses poches) Ça y est j'étais terrorisé. Il tenait un couteau, comme d'habitude. J'aurais dû me méfier en sortant de chez moi. Des options défilèrent dans ma tête à la cadence même des pas que faisaient vers moi la racaille. Filer fut la première de mes idées, qu'un certain honneur tenta d'effacer et que ma lâcheté ramena sur le tapis. Je me souvins alors de mes expériences passées. Cette pensée annula l'option de la fuite.
Sans autre discussion intérieure aucune je me jetai sur lui. Surpris d'une telle réaction, le jeune homme ne su quoi faire alors que son couteau volait déjà quelques mètres plus loin. Je ne sais pas véritablement pourquoi, mais toute la violence contenue toutes ces années en moi-même sortit ce soir-là. Je pris plaisir à déchirer avec entrain les signes d'une mode et d'un état d'esprit si différents du mien, à marteler ce visage de coups durs lancés énergiquement. Une bête n'aurait pas fait pire. Dans ma fureur vengeresse, je décidai qu'il paierait pour tous ceux qui avaient croisé mon chemin. Il avait beau essayer de se défendre, le débit de mes attaques le prenait de front et il titubait comme un être perdu, conscient de l'être, peu fier. Lorsqu'il se trouva à terre, cela aurait pu me suffire, mais non, je devais absolument en finir. Je l'attrapai alors et le jetai non sans facilité du haut du pont, au milieu des eaux désormais noires. J'observai avec un sourire inquiétant ma victime emportée par le courant. Le manque de lumière ne m'empêcha pas de trouver finalement mon reflet dans le liquide sombre.
La clé tournée dans la serrure, un regard juste au cas où derrière moi et je rentrai dans le couloir rassurant, hors du monde, en me haïssant de n'avoir même pas donné un signe de courage et d'opposition à cet enfant de putain. Le visage maculé de sang et les vêtements déchirés, causes d'une mode qui n'avait pas dû lui plaire.

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