A Noël, j’échange volontiers la triste figure de l’âge adulte contre le sucre perlé et les beuveries chocolatières de l’enfance. Ma gueule lunatique sourit à pleines dents noires et tire une langue bleue. Je nage avec délectation parmi les épines du sapin dont l’odeur me fait tourner la tête. La crèche, et ses vieilles figurines fêlées qui sentent le renfermé m’inspirent des chants chrétiens que je sifflote tout en cherchant le petit Jésus, celui qu’on paume toujours au fond des sacs poubelles. Tous ces pieux personnages en terre cuite me donnent l’envie d’adresser une prière de remerciement à l’homme qui a un jour eu l’idée de se faire de l’argent sur les guirlandes et boules de Noël. Elles habillent à merveille cet habitué du grand froid qu’est l’arbre vert. La famille au complet contemple avec béatitude ce ravissement oculaire. On n’a pas encore idée de la manière dont on va l’abandonner à la pourriture, quelques semaines plus tard. On n’est, pour le moment, occupé à lui adjoindre la touche finale : les fameuses petites lumières clignotantes qu’on complète au moyen d’une charmante musique se répétant à l’infini et qui devient très vite insupportable. Vous savez de quoi je parle, ce traumatisme est universel.
Le 24 décembre au soir est l’occasion pour tout membre de chaque famille
française de se poser LA question, suivie bien souvent d’un débat d’ordre
sociologique, religieux, voire politique (si on va trop loin et ce n’est
rarement pas le cas) : « Les cadeaux…la veille ou le
lendemain ? » Chacun y va de son opinion mais le fil de biens
nombreuses pensées a déjà été rompu par l’absorption prolongée de champagne, au
cours de l’apéritif. On dit donc n’importe quoi et on le dit en gueulant le
plus fortement possible. Mise à part une consciencieuse maman qui veille au
bien-être de ses enfants, les autres, les "éthylibristes" titubant (néologisme de mon cru)
oublient, mais complètement, l’existence de cette vive croyance que
logent en leurs cœurs nos adorables bambins : le Père Noël. Du coup, c’est
raté. Les mioches pleurent à cause du méchant tonton qui leur a gâché la magie
de l’évènement et on ne se bat pas encore, mais presque.
De
profondes blessures de famille finissent par remonter à la surface, telles les
dernières bulles de champagnes des verres quasi vides. Untel a couché avec
untel, papa a abandonné ses enfants, l’oncle et la tante se déchirent dans des
râles et des rots, maman a mal vécu son dernier accouchement, papi est prêt à
rejoindre le créateur, mais personne ne le remarque, etc, etc.
Et
moi, au milieu de cette apocalypse familiale, de cette révélation des secrets
les plus sombres de chacun, je me délecte de la fête sacrée de Noël avec toute
la ferveur qui lui est due. Je ferme les yeux pour ne plus voir que les
lumières illuminant les façades des maisons de nos villages de trois-mille
habitants. Je me mets à croire de nouveau au Père Noël ainsi qu’à l’imminente
crise qui se dessine d’ores et déjà à l’intérieur de mon foie. Je danse
sensuellement avec cette luxueuse et éphémère comtesse aux froufrous rouges et
blancs, le sapin.
Puis
quand les cris et les déchirements se font trop puissants, je me lève, endosse
mon caban de noir corbeau, mes gants en cuir et mon écharpe à fleurs du mal
pour troquer la chaleur suffocante et magique de la cheminée design contre le
glacé non moins magique des flocons que le ciel s’est résigné à cracher, pour
moi, seulement pour moi. L’herbe qui est déjà morte m’accueille dans ses bras
de neige et je trace les ailes d’un ange, comme tout le monde le ferait. Mes
yeux s’imaginent percevoir un traineau se glisser entre deux rondes d’étoiles.
Mes yeux s’imaginent beaucoup de choses. La fumée qui s’échappe du toit oscille
lentement avant d’entamer un duel avec le vent venu du nord. Un peu de chocolat
sur le coin de mes lèvres.
Ooooh divin Aubry ! Je vous retrouve sur le "net" et je reconnais votre plume délicate ! C'est de toute beauté. Je me souviens encore de vos dissertations, somme toute pas piquées des vers si j'ose m'exprimer ainsi, n'est-ce pas.
RépondreSupprimerBien agréable lecture en ces temps froids, où seul un bon feu bien chaud dans la cheminée de mon manoir vient d'habitude me réchauffer. Votre article m'a lui aussi apporté beaucoup de chaleur, une chaleur corporelle, n'est-ce pas. Je suis ravi d'avoir laisser un instant ma machine à écrire, je vous suivrai désormais sur votre... comment dites-vous ? blog ? ah très bien ohoh
Venez donc à Nogent-le-Rotrou à l'occasion. Nous pourrions jouer de mon piano à quatre mains avant de mettre nos boules sur mon arbre de Noël fièrement dressé.
Philosophiquement vôtre,
Monseigneur Norbert Roques
Génial ! Souvenirs du Mans ! Quelle aventure quelle aventure - la superbe
RépondreSupprimerNoyeux joel