C’est un champ de maïs dont la lueur de l’aube éclaire
quelque peu les pointes grillées par la sécheresse des jours passés. Nous
sommes au mois de Juin et déjà l’eau se fait rare. Au milieu de tous ces germes
morts nés, un jeune homme est affalé, écrasant sans remords aucun le labeur d’un
fermier encore au lit. L’arrivée prochaine du Soleil se fait déjà sentir mais n’est
pour l’instant qu’une vague palette de couleurs allant du rose au pourpre, que
la silhouette alcoolisée observe, les yeux mi-clos, l’esprit dans le gaz, tout
en se mordant les lèvres pâteuses. Impossible de se lever, c’est l’envie qui
manque. Sa tête n’est qu’une ruine, une ancienne masure soufflée, ravagée par
un attentat. Envie ou besoin de vomir, il ne saurait dire. Des litres semblent
vouloir sortir par où ils sont entrés hier soir. Sensation affreuse, sans nul doute la
pire du monde. Genre de mal qui fait regretter d’être porté vers la boisson et
jurer qu’on n’y retouchera plus jamais. Promis. Promesse de quelques jours, le
temps que le mal se dissipe. Autour de lui, d’autres âmes obstruées par le trio
vainqueur : vodka, rhum, gin sont étendues soit sur la terre, soit sur l’herbe
et la rosée caresse leur chair, participe de cet élan consistant à ramener tout
ce triste lot à la vie. Le groupe ne comporte pas de filles. Les filles sont
plus loin, sous des tentes, protégées de tout. Quelques filles, aussi mal en
point dans des sacs de couchages. La toile est étouffante, il faut de l’air, il
faut sortir, se rouler dans l’herbe, peut-être que ce sentiment d’explosion
prochaine passera. Se rouler une cigarette, surtout ! A présent, le jeune
homme titube, à la recherche d’une bottine égarée. Chaussettes toutes trempées.
La lumière, si faible soit elle est difficile à supporter. Des milliers de casseroles
semblent s’entrechoquer à l’intérieur de sa tête. Hypersensibilité au jour. C’est
l’heure de trouver un coin de verdure, de préférence où chante une rivière,
pour se désensibiliser le foie et expédier le plus loin possible de lui ce
maudit éthanol. Il s’éloigne de ses congénères qui petit à petit refont eux
aussi surface, retournent à la lumière, disent "à la prochaine" aux paisibles
ténèbres. Un rouquin aux dents bien jaunes se lève très vite, semblant avoir
passé une longue nuit dans un lit douillet après un bon repas et une tisane au
romarin. Mais ce n’est qu’une illusion, un mirage de l’aurore. Cette hâte s’explique
par le fait que le garçon n’a pas lésiné sur la bière durant la nuit et est
bien parti pour pisser des litres sur un chêne qui menait jusqu’à présent une
honorable existence. A côté de lui il y a quelques corps qui sont encore dans
le coma. Un zip se fait entendre et des jambes nues apparaissent à l’extérieur
de la tente bleue. Les cheveux en bataille et les cernes bien établies sur son
joli visage, une blonde traine ses pieds dans l’herbe fraiche et humide, comme
pour effectuer un rituel visant sans doute à guérir sa tête du mal qui l’assaille
et qui frappe à chaque secondes. Le Soleil se lève à l’est. Après
avoir exagéré on a la gueule de bois. Ainsi va la vie. Le jeune homme a vomi,
la vessie du roux is empty, la fille a terminé son rituel. Sans succès. Ceux-là
vont tenter par tous les moyens d’oublier ce mal qui persiste. Sans cesse ils
se plaignent, l’un après l’autre et décident finalement de parler d’autre
chose. La soirée d’hier. Les bêtises. Les embrassades à travers champ. Les
règlements de compte. Les déclarations d’amitié. Les effets non moindre de ce
mal, toujours le même. Les visages se font pâles, les personnes s’ennuient, rentrent
en elles-mêmes et jugent autrui. Tiens, ce roux-là me dégoute, dit une des
beautés présentes. Elle veut mieux, ça c’est certain. Comment fait-il pour supporter la laideur collée à sa peau ? Puis alors ce roux-ci se dit qu’il
tenterait bien sa chance avec l’une d'elles. Justement, la même
qui le voit comme une sorte de monstre. Le matin donne des idées. On a qu’une
seule envie, au sein de ce groupe, c’est de prendre une douche, de se défaire
de cette couche de saleté, des idées folles de la veille et du masque qui tient trop chaud. Le ciel n’est plus rouge, le ciel est bleu clair. Une
belle journée commence. Petit à petit, le groupe se disloque, ses membres rentrent chez eux.
Le dernier présent attend que son père daigne venir le récupérer, s’allonge
plus loin dans une herbe généreuse. S’endort. On le croirait mort si jamais on
passait par là.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire