Sylvestre sent monter en
lui une forte adrénaline quand l’horloge du salon annonce minuit juste après le
30 et juste avant le 1er. Dormir ? Quelle idée absurde !
Dans sa chambre la lumière reste allumée jusqu’à l’aurore, Sylvestre fouine dans
l’armoire à la recherche de son 31. C’est le moins qu’il puisse faire. C’est un
peu le monde entier qui le fête aujourd’hui. Il sait bien que non mais pense
toujours que si. Ça lui donne des ailes pour la nouvelle année. Pas question d’attendre
les bras croisés que les vingt-quatre heures pour lui réservées, se passent. Il
liste et liste encore sur un petit carnet les innombrables travers qu’il
souhaite retoucher dans sa personnalité, il note les belles idées qui lui
traversent la tête comme pense-bête pour les temps difficiles et creuse à n’en
plus pouvoir dans son crâne à la recherche de bonne résolutions car, plus il en
note, plus il a l’impression de déjà commencer à rectifier le tir des
désastreuses années précédentes. Deux heures plus tard, le carnet est déjà
rangé dans un tiroir d’où il ne sortira surement jamais, en compagnie d’anciens
petits carnets bizarrement annotés d’idées similaires. « Il faudra aussi que je fasse du sport »
se dit-il à lui-même, allongé sur son lit double, une boîte de Quality Street à
la main et trois ou quatre chocolats-caramels à mâcher dans la bouche. « Ouais,
dès le 1er je m’y mets ». A l’intérieur de lui, des duels se
jouent simultanément, opposant procrastination, bonne conscience et rêve d’une double
tranche de foie gras le soir-même. Pourtant, il s’en rend bien compte, la crise
de foie menace ses fêtes de fin d’année ; elle est présente en lui et aux
aguets, attendant que l’excès de trop soit commis. Des excès, il n’en commet
pas tellement, le reste du temps. C’est 24h de vie contre 364 jours d’ennui.
Vingt-quatre ans, aucun ami, en veille assez souvent. Pour le réveillon de la
St Sylvestre, c’est nuit de folie chez Papi et Mamie et pour l’occasion, se
tient sur ses genoux le programme télé qu’il connait par cœur. Une hésitation perturbante
le tient aux tripes depuis tout à l’heure. Il souhaite faire plaisir à tout le
monde. Papi est plutôt TF1 alors que mamie se sent comme un poisson dans l’eau
sur France 2. Le dilemme se joue entre « En route vers 2012 » sur la
Une et « Le plus grand cabaret du monde…sur son 31 » sur la 2. Entre
Arthur et Patrick, son cœur balance. Mais il verra ça sur place avec ses
acolytes de canapé. Le repas, ce n’est pas son affaire. Lui s’occupe des
cotillons et autres fantaisies si divertissantes le soir et si agaçantes à
nettoyer au matin. Sylvestre méprise tous les jeunes gens (de son âge) qu’il
voit se préparer avec hâte pour une soirée totalement différente de la sienne.
Les caddys vides de la jeunesse sillonnent les supermarchés à la recherche de
bières en tous genres, mousseux qu’on dira champagne, Coca-cola premier prix et
foie gras bon marché ! Et sans confis pour aller avec. Pour Sylvestre, c’est
une honte. Il les déteste, il « crache » dessus dès qu’il en a l’occasion. En fait, il les envie et se voile la face pour que cette belle journée ne
soit pas semblable aux autres jours. «Tout va bien ». Il ne songe qu’à une chose :
le compte à rebours tant attendu. 10-9-8-7-6-5-4-3-2-1…BONNE ANNÉE. Pourtant,
celui-ci ne fera que mener Sylvestre vers une énième partie de déplaisir et vers
un nouvel aveuglement sur le rôle qu’il joue dans son cauchemar quotidien, sur sa propre responsabilité. Sylvestre
retient alors sa respiration comme si elle pouvait, d’un même mouvement retenir
le temps qui passe et figer à jamais le confort de cet ultime jour qui est
aussi son unique nid douillet. A l’intérieur de Sylvestre, pas très loin de son
foie se dessine maintenant une lutte sourde bien que très violente entre des
ennemis de sang : Constance et Changement.

Cette photo est sublimissime. Patrick réunit tout : le talent, le charisme, l'intelligence, l'humour, la générosité, et enfin, et ce n'est pas rien, la beauté naturelle.
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