30 Décembre, 22h36 au
centre d’un petit village français. Un jeune homme propre sur lui, bien rasé,
coiffé à la brosse, petit pull, belle chemise, pantalon en velours gris foncé,
mocassins d’argent et dents blanches se tient bien droit sur le toit d’une vieille
cabine téléphonique. Que regarde-t-il ? L’horizon, les étoiles voilées par
un groupe de nuage belliqueux, les toits des maisons banales ? Personne d’autre
que lui aux alentours. Juste une chouette ou deux. Les lumières d’un Noël
désormais passé font toujours briller un bourg soumis le reste de l’année à une
obscurité quasi-totale, passé minuit. Les quelques cris qui s’échappent des buissons
environnant cette ruralité persistante ne troublent aucunement notre homme. Du
point de vue où nous l’observons, ce jeune aux airs de marquis ne souffre pas
de la froideur qui l’attaque constamment au moyen de picotements désagréables
sur la surface de sa peau de jouvenceau. Oui, il a dix-huit ans à peine. Sa
mère, sans doute le recherche ardemment au cœur de la nuit, avançant sans
relâche et contre le monde entier, malgré les coups de fouet que lui assènent
les branches d’arbres d’une forêt vicieuse sans le cacher. Son père, à la maison,
affalé sur un canapé confortable reste scotché contre vents et marées devant un
Patrick Sabatier au meilleur de sa forme malgré tant d’années de petit écran.
Il est tout fier de sa femme qui a gagné le concours de la plus belle maison
éclairée pour Noël. Le maire lui a remis un lot de truffes chocolatées pour l’occasion.
Quel bonheur ! Quelle reconnaissance ! Il n’y a rien d’autre que ces futilités à l’intérieur
de ce bonhomme rongé par son métier de charpentier. Le fils aime beaucoup ses
parents mais dans son regard, quelque grandeur déterminante dépasse de loin
tout cela. Il s’apprête à parler. Il ne parlera que pour le vide ou pour des
êtres invisibles. C’est ce que les chouettes doivent penser. « L’heure a
sonné, où toute velléité habitant ton cœur doit laisser place à un nouveau
locataire : la détermination, la résolution, l’acharnement. N’entre pas
dans 2012 comme un semeur étranger à sa terre, qui ne récolte jamais son fruit.
Si tu désires, désire vraiment ! Ne
projette pas dans le vide comme une pauvre femme alcoolique qui jure de changer
son monde dès le lendemain matin par de beaux fabliaux lancés à la face des
clients du bar dans lequel elle crèche. Ne sois pas seulement le scénariste de
ta vie, car il est simple de parler ou d’écrire pour les autres. Sois l’acteur
principal, pour toi-même. Ce n’est pas aussi facile, je le conçois mais c’est
pourtant ce que tous nomment, à tout va « liberté », sans goûter
véritablement au sens de cette jolie paire de lettres. » Personne n’est là
pour l’écouter mais il se croit face à une foule de cent mille personnes. Les
acclamations sont absentes et les seuls projecteurs qui éclairent le déclamateur sont les phares de quelques voitures qui
passent presque à l’aveuglette dans le coin et qui contiennent des fêtards
obstinés à conduire malgré tout. « Ne sois pas statue ! Si tu restes
figé, tu finiras brisé à terre par une pression de la main du temps. Tout est
possible. Ne sois pas aveugle à cette vérité. Ne passe pas maître en
pessimisme. Il n’est qu’invention d’homme malavisé. Il est une fête qui annonce
le renouveau et celle-ci sera célébrée dans les heures qui viennent. Amuse-toi,
bois la coupe de la vie ! Rends justice à tes désirs les plus fous, ne
sois pas minable quand tu peux être grand ! ». Sa mère a trébuché sur
une branche, son père a roté son coca. L’écho de sa voix, même quand il semble s’être
dissipé enfin, trouve en vérité toujours une portion de vide pour s’élever encore davantage dans les airs et
atteindre peut-être au détour d’un virage de route, dans un fossé assombri par
le noir, la conscience d’un être bohème endormi et vidé de tout espoir. Une vieille dame sort la tête de chez elle
parce qu’elle a entendu du bruit, prend bien soin de ne pas faire dépasser ses
pieds du paillasson (représentant une tête de chat sur un « bienvenue »
somme toute non représentatif du véritable état d’esprit de celle-ci.). Elle ne
voit rien. Cela devait être un chat perdu. A vrai dire, le sage garçon est déjà
descendu de la boite en ferraille et se dirige peut-être vers une contrée
inconnue ou rentre au logis, en direction de sa chambre et de sa banale petite vie
en milieu rural.

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