Tête contre la vitre, climatisation dans les yeux et joues
qui vibrent: voici les modalités d’évasion de l’esprit dans les wagons de la
SNCF, devant un panorama jovial de prés défaits tirant sur le gris et un
brouillard permanent. Un livre sur les genoux qu’on se demande si on peut l’ouvrir,
entre deux cris d’enfants. Trois ou quatre pages survolées quand soudain la mémère
d’à côté décroche son téléphone mobile pour rassurer : « Allo ? Chéri ?
Quelle chance ! Il n’y a pas de retard, je suis à Redon, mets déjà la
table, je t’aime, oui des pois cassés… ». Abandon du livre qui rentre se blottir
contre sa couverture, et je reste seul à l’intérieur de cette voiture, boite de
Pandore qui renferme tout ce qui m’agace. Alors je colle ma caboche contre la
vitre et me trouve confronté de pleine face à un froid polaire artificiel. J’espère
juste que ma pensée ne sera pas trop congelée pour s’envoler à travers le
paysage de Bretagne. Si, elle l’est. Tant pis. Je me lève pour me balader en
marche afin de changer les idées de mon arrière train engourdi. Mais vais-je parvenir
à sortir de la voiture ? C’est limite, car la porte coulissante trouve le
moyen de se refermer sur moi (c’est toujours un grand plaisir). Les toilettes n’ayant
été prévues que pour un quart d’humain je me garde d’y pénétrer et revient vite
sur mes pas, ne trouvant pas une seule forêt dans les environs, autre que la
forêt humaine qui m’appelle du regard. Les sapins et les bouleaux qui s’ennuient
observent leurs congénères, c’est normal. De retour à ma place j’entends la
voix de la SNCF qui tente une blague un peu lourde sur la météo mais c’est
perdu d’avance car tout le monde fait déjà la gueule à cause du temps ; ce
n’est pas la peine d’en rajouter. « Prochain arrêt : Questembert…Questembert ».
Blotti sur un siège et demi et feignant un sommeil profond je supplie
intérieurement la chance de m’éviter la présence d’un voisin direct ; je
serre d’autant plus fort les yeux que j’entends cette salope de porte
coulissante qui s’ouvre et des pas, et des pas encore qui me frôlent, une personne
qui stoppe son avancée à quelques centimètres de moi. Heureusement, sa victime
est le vieux monsieur d’en face ; malheureusement, une autre voix me
parvient directement et ne trouvant pas de réponse, me secoue légèrement de la main. C’est la fin,
je suis forcé d’ouvrir les yeux et d’accueillir avec la plus grande hypocrisie
cette… cette superbe jeune fille !! « Euh pardon ! Oui Bien sûr. ». Un
sourire bien dosé s’affiche sur mon visage tandis qu’à l’intérieur tout
frétille. Malgré les atouts évidents de cette personne, mon naturel agacement d’asocial
revient au galop devant mon espace vital conquis sans ménagement par cette
vilaine beauté malpolie. Revenu presque par plaisir contre la vitrine froide
sur le monde (l’extérieur, pas l’intérieur du train), je pense à l’ailleurs, je
pense aussi aux juifs dans les wagons à bestiaux et je m’en veux de me plaindre
dans ce grand confort. La climatisation anesthésie finalement toute réflexion et
je me laisse porter. Peu de temps après, la bête noire des passagers clandestins
fait une entrée remarquée et ponctuée par un : « contrôle des titres
de transport s’il vous plaît ». Deux sièges devant moi, un jeune homme qui
n’avait manifestement pas compris le principe, manque de s’évanouir de stress
devant le funeste destin qui est sur le point de s’abattre sur lui. En effet, l’amende,
il va la sentir passer. Le billet est au
fond du sac, comme d’habitude et je peine à le retrouver, comme d’habitude, mais
je le sors fièrement comme s’il allait
me permettre de passer une frontière vers la tranquillité. Cette fois-ci nous avons
affaire à un débile qui se dandine en arrachant les titres de transport des mains
de leurs propriétaires, n’omettant pas de faire une ou deux blagues cyniques.
Comme quoi les blagues de merde sont l’apanage de la société nationale des
chemins de fer français. Le seul hors-la-loi du wagon s’en prend plein la
tronche, comme prévu et Robert, car c’est son nom, prend un plaisir proche de
la jouissance féminine, à rappeler le jeune vers les chemins sans encombre de
la morale. Et puis : « Veuillez avoir votre billet la prochaine fois, vous
verrez que c’est toujours plus agréable de ne pas se cacher du contrôleur
pendant deux heures ». Pas certain de cela, je tente de m’endormir mais n’y
parviens pas, attiré constamment par les quelques détails intéressants de ma
voisine. « Prochain arrêt : Vannes…Vannes. C’est bon, plus que dix
minutes à passer dans cette peinture sociale française. Dehors, la pluie n’en
finit pas. Pas très loin, deux personne (un bohème et une femme chic) évoquent
le temps chacun de leur point de vue. Je rêve de mon taxi.

On s'y croirait.
RépondreSupprimerLe grand roux.
Jamais je ne troquerai un voyage en train pour le confort incertain et austère d'un derrière de voiture. Je pourrais même être contrôleur de billets et m'appeler Robert. Je me reconnaitrais également en la superbe femme si elle ne se résumait pas à une vilaine beauté impolie. Pour cause, je m'appelle Hélène Robert.
RépondreSupprimerCette blague bien pourrie en alliance avec la SCNF dépasse mes espérances puisqu'il te faut de nouveau démêler le faux du vrai, c'est ainsi quand la réalité dépasse la fiction et se met à imaginer pendant que l'autre derrière refait ses lacets en reprenant son souffle. Hélène Robert, Aubry François, ne serions-nous pas des frères et soeurs illégitimes ? Des souffres-douleurs du renommé "Prénom-Nom de famille-Prénom" ? Tels Martin et Max dans un roman de Kressmann Taylor , nous poursuivrons nos échanges à mon retour en fiacre à Paris. La grande guerre a en effet dû survoler l'intérieur de ma boîte aux lettres et m'a volée plus que mon compte possédait d'euros. Incroyablement moins grave que les wagons à étoile jaune mais aussi facheux qu'une amputation, je reviens estropiée, en colère, mais en vie.
"Votre commentaire s'affichera après approbation". Quelle aubaine...Un peu d'indulgence Monseigneur, j'ai réécrit le message précédent par trois fois. La campagne sarthoise, la connexion bas débit qui a bloqué mes deux premiers envois, et mon enthousiasme au gré des reprises involontaires de réduire le 12 novembre à son essentiel.
RépondreSupprimertu bande bien
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